LES
INVITES DU COSMOPIF
N°18
(lundi 29 mars 2004)

Qui êtes-vous, Jacques
Villain ?
Né
en 1947 à Coutances (Manche), je vis aujourd'hui à Voisins-le-Bretonneux (78).
Marié, père de deux enfants, je suis directeur du Rayonnement
international du groupe SNECMA. Mes passe-temps sont l'écriture, le
cyclotourisme et l'égyptologie.
J'ai d'abord suivi des études à Cherbourg pour devenir
Ingénieur d’Etudes et de Fabrication à la Délégation Générale pour l’Armement
(Spécialité asservissement des tourelles des bâtiments de guerre). Ma sortie de
l’école intervint le jour où Saturn 5/Apollo-11 décollait, le 16 juillet
1969. C’est cet événement qui me fit changer d’orientation : j'abandonnai
les constructions navales pour la Direction Technique des Engins qui avait la
responsabilité du développement des missiles balistiques. Suivirent 13 années
passionnantes passés à m’occuper des systèmes de guidage de ces missiles.
En 1983, arrivée à la Société Européenne de
Propulsion : je m’implique enfin dans l’Espace (propulsion d’Ariane). Je
deviens chef de département en charge de la Propriété Industrielle et de
l‘Intelligence Economique. Puis en 1997, je suis nommé Directeur de la
Communication. J'accède à la même fonction à SNECMA l'année suivante.

Jacques Villain au musée de la
SNECMA de Vernon au pied du moteur Vulcain d'Ariane 5
Ma passion est d'écrire l’histoire
de la conquête spatiale. Cette passion est née il y a 35 ans, quand un
ancien de Peenemünde m’a confié son rapport sur le guidage du V2 qu’il a
réalisé en 1947 lors de son arrivée au Laboratoire de recherches balistiques et
aérodynamiques de Vernon (LRBA).
Membre de nombreuses associations
s'intéressant à l'histoire de la conquête spatiale (AAAF, ANAE…), je suis
Vice-Président de l'Institut français d'histoire de l'espace. Je donne
régulièrement des conférences publiques et ai publié plusieurs livres depuis
une dizaine d'années, sur l'histoire des fusées, du cosmodrome de Baïkonour, du
programme Apollo, de la station Mir ou des coulisses de la conquête spatiale…
J’ai un grand nombre d'anecdotes
que j’ai racontées dans mon dernier ouvrage Dans les coulisses de la
conquête spatiale.
Celle qui me tient le plus à cœur
concerne mon voyage à Dniepopetrovsk (en Ukraine), en novembre 1993. J’y allais
pour réaliser des interviews afin d’écrire mon livre "Baïkonour, la porte
des étoiles". Il faisait -35° C à Moscou ce jour-là. Et il n’y avait pas
d’avion pour Dniepopetrovsk car la Russie avait coupé le kérosène à l’Ukraine
qui n’avait pas payé ses factures. Donc, j’ai pris le train. Mais, on m’avait
prévenu, le train est attaqué toutes les nuits par les "Caucasiens"
vers 3 heures du matin. On m’a donc donné une cale en bois pour bloquer le
loquet du compartiment. L’attaque n’a pas eu lieu à l’aller mais au retour. Il
y a eu un mort dans le compartiment adjacent au mien…
J’arrive donc chez NPO Youjnoe
après d’autres péripéties. La réunion commence dans un froid glacial (il n’y
avait pas de chauffage) et les cinq ingénieurs ukrainiens étaient eux
aussi glaciaux. La Guerre froide n’était pas si lointaine que cela. Je posais
donc des questions sur leur histoire et l’on me répondait par "Da" ou
"Niet" sans autres commentaires. A un moment, l’un me demanda si
j’étais un espion. Je répondis par la négative, ce qui ne les rassura pas pour
autant. Néanmoins, dans l’après-midi, la glace fondit un peu et j’avais assez
d’informations pour mon livre. Il faisait nuit et l’on me demanda ce que
j’allais faire. J’expliquais que j’avais réservé un chambre à l’hôtel. J’eus
droit à un "Niet" qui n’admettait pas de commentaires. Et quelques
minutes plus tard, deux Volga noires (la voiture du KGB) pénètrent dans la cour
de l’usine. J’ai alors pensé que mon sort était scellé et que je passerai au
moins la nuit à la prison avec une accusation d’espionnage. Nous partîmes donc
en dehors de la ville. Nous roulâmes une bonne heure dans la campagne non
éclairée et dans la neige. Je n’étais vraiment pas très rassuré. La voiture
tourna à droite un moment et s’engagea dans une petite route. A
cent mètres, une grande datcha, probablement la maison des interrogatoires
du KGB…
L’ingénieur en chef qui avait été
peu bavard au cours de la réunion m’ouvrit la portière et me dit :
"Vous êtes ici dans la datcha de Mikhaïl Kouzmitch Yangel,
bienvenue". J’ai alors compris qu’on me faisait l’immense honneur de me
recevoir dans ce lieu à la fois historique et adulé. C’était la maison du grand
patron de Youjnoe décédé en 1971 et que tous ici vénéraient. Cet honneur
m’était fait parce que je m’intéressais à leur histoire alors que, pendant tant
d’années, ils n’avaient pas eu l’autorisation de la révéler.

Mikhaïl K. Yangel (1911-1971)
La soirée fut inoubliable
d’émotion. Tard dans la nuit, je me lançais à leur poser une question qui me
tenait à cœur et qui concernait l’explosion, en 1960, à Baïkonour, du missile
R-16 qui avait tué plus de 170 personnes, dont de nombreux ingénieurs de
Youjnoe. Les visages se sont alors fermés. J’ai cru un moment avoir commis une
bévue. L’un de mes interlocuteurs se leva et revint au bout de dix minutes
avec une guitare et tous chantèrent une chanson que le guitariste avait écrit à
la mémoire de ses collègues disparus. A la fin, il me tendit le texte de la
chanson et me demanda si j’acceptais de le mettre dans mon livre sur Baïkonour.
Ce que je fit bien volontiers.
Mais savez-vous quel était le nom
de cet ingénieur-compositeur ? Tchaïkhovski. Cela ne s’invente pas !
La photo que je retiens est celle de la Terre sur l’horizon
lunaire prise par Apollo-8. Elle représente l’exploit de l’Homme quand, pour la
première fois, il a réussi à briser ses chaînes terrestres. Mais c’est aussi la
photo d’espoir pour "Demain, l’Homme dans l’Espace".
Je retiens aussi cette photo car Apollo qui a décidé ma
carrière spatiale. Enfin, c’est la photo de mes 20 ans.

L'objet
que je retiens est le moteur F-1 qui a permis d’envoyer les hommes sur la
Lune : c’est l’exemple type de la maîtrise par l’Homme du feu et de la
puissance.

Youri Gagarine représente un
symbole fantastique : celui de l’Homme qui a réussi à sortir de son berceau,
à vaincre la pesanteur qui le cloue sur Terre depuis deux millions
d’années. Il est à lui seul l’accomplissement du rêve de toute l’Humanité
depuis des milliers d’années.
Je rêve que tous les pays ne partent
plus en ordre dispersé à la conquête de l’Espace. Je voudrais que la conquête
de l’Espace devienne désormais la conquête faite par l’Humanité toute entière.
Je crois que ce serait très bien pour elle-même et pour ceux qui nous
regardent… là-bas, sur les planètes que nous venons de découvrir au-delà du
Système solaire.

Plaque emportée par les sondes Pioneer 10 et 11, lancées en 1972 et
1973
Merci, Jacques Villain !

- L’aventure millénaire des fusées, Presse Pocket-Explora, 1993
- Baïkonour, la porte des étoiles, Armand Colin-SEP, 1994
- A la conquête de la Lune, Larousse-SEP, 1998
- Mir, le voyage extraordinaire (1986-2001), Le Cherche Midi, 2001
- Dans les coulisses de la conquête spatiale, Cépadues, 2002
La semaine
prochaine (lundi 4 avril 2004) : Hubert Curien