LES
INVITES DU COSMOPIF
N°24
(lundi 10 mai 2004)
Journaliste, auteur du livre A l'assaut de la Lune (Stock, 1969)

Photo Catherine Lari
Qui êtes-vous, Jacques Tiziou ?


J’ai commencé à publier des
dessins de mes modèles réduits propulsés par petits moteurs-fusée Jetex à
14 ans, y compris une soucoupe volante, puis des dessins de vrais avions
dans des publications d’aviation comme "Les Ailes". Bien vite, j’ai
travaillé, tout en poursuivant mes études, pour des revues étrangères, ajouté
les écorchés d’avions et de missiles aux plans 3-vues, la photo au dessin puis
la mise en page et le texte. Il n’y avait pas beaucoup de journalistes
connaissant un peu les missiles et les fusées et beaucoup de publications ont
fait appel à moi avant mes 18 ans.
Lorsque je suis sorti ingénieur aérospatial de l’Estaca (promotion Caravelle de 1962), j’étais journaliste professionnel et faisais déjà de la radio et de la télé, consacrant beaucoup plus de temps à mes articles qu’à mes études. Et mon premier grand voyage a alors été vers les États Unis pour visiter tous les centres de la NASA et tous les grands industriels du secteur aérospatial à l’Est du Mississippi. Un par jour, voyageant souvent de nuit dans des bus Greyhound (tarif de $99 pour 99 jours sans limites, à l’époque).
Au retour, Mr. Deplante, chez Dassault, m’a proposé d’aller m’occuper à Brétigny des modifications à faire sur le bombardier nucléaire Mirage IV qui n’en était qu’au stade de prototype. Mais travailler pour une société me fermait la porte des autres et je voulais continuer à tout voir et partout. Je suis donc resté journaliste indépendant. J’ai travaillé à Air et Cosmos pendant ses deux premières années d’existence. N’étant payé que 1 500 francs par mois, j’avais le droit de faire des piges ailleurs et j’en ai profité, commençant à faire de la radio et de la télé ! Je suis retourné ensuite à Aviation Magazine, toujours pigiste. J’ai été leur correspondant aux États Unis pendant des années, d’abord au centre spatial Kennedy puis à Washington. Mais une fois installé dans la capitale, j’ai fait plus de télévision et de radio que de presse écrite.
Avant de quitter la France, j’avais été le rédacteur en chef de la première Encyclopédie de l’Espace (publiée chez Rombaldi en 1968) et écrit A l’assaut de la Lune’ (Stock, 1969). Je suis arrivé en Floride avec un contrat pour 5 livres en 5 ans mais, quand on fait la foire avec les astronautes jusque tard dans la nuit sans avoir leur énergie et qu’on vit au bord de l’eau en adorant pêcher matin et soir…
Mes ex-épouses vous confirmeront
que j’ai toujours eu deux maîtresses exigeantes : l’Espace et Disney.
Je n’ai vraiment découvert Disney qu’à trente ans, lors du premier coup de
pelle de Disney World. Ce qui m’a attiré, ce fut la haute technologie des
opérations. Pas vraiment le Monorail mais l’usine de production de chambres à
coucher modulaires arrivant directement toutes équipées dans les alvéoles de la
structure de l’hôtel, l’usine de plastique pour produire des milliers de
poubelles et "fabriquer" le Château de Cendrillon et tant
d’attractions, la conservation de l’énergie, la réutilisation des déchets, les
eaux utilisées recyclées pour aller arroser les pelouses des golfs, etc.
Ma passion pour l’Espace est née
grâce à un cadeau qu’avait reçu un bon copain de classe alors que je devais
avoir 11 ans : une petite auto propulsée par le moteur-fusée Jetex
50, descendant des ‘’Jato’’ conçues en Grande Bretagne par Wilmott et Mansour
(si mon allergie aux noms ne me joue pas de tour…) pour aider les avions à
décoller avec leur plein de bombes pendant la seconde Guerre mondiale. On
faisait passer un très long fil dans deux passes sous la petite auto afin qu’elle
aille en ligne droite. Il va de soi qu’il n’a fallu que quelques jours pour que
j’installe un Jetex sur un de mes planeurs achetés à Mr. Lamothe au jardin
d’acclimatation du bois de Boulogne à Paris et dans l’atelier duquel j’allais
souvent. Et c’est là que j’ai tant appris de la construction des planeurs en
balsa et… de l’aérodynamique !. Essayés dans ma rue, ils ont vite atteint
quelques vitres mais heureusement sans les casser… Plus tard, lors de mes
dimanches familiaux sur le terrain de Villacoublay, après avoir essayé mes
modèles en soufflerie (ils volaient bien s’ils restaient attachés 10 cm
derrière le dos de mon frère Michel qui courrait dans le couloir), ou bien je
les perdais dès le premier vol ou bien ils allaient atterrir sur le toit de
l’usine de Hurel Dubois. Bref, ma passion pour l’aérospatial remonte aux
modèles réduits de planeurs mais vite supplantés par le moteur-fusée. Pour
décoller avec un Jetex, mes fusées devaient peser moins de 15 grammes…
Je continue à vivre cette passion
quotidiennement mais, à mon âge, plus devant l’écran d’un des mes ordinateurs
qu’ailleurs, comme dans le temps. Je vais ‘’downloader’’ tous les jours les
dernières photos de Mars, de Hubble et autres. Les 30 avril et 1er mai
derniers, j'étais au KSC où j'ai eu la joie de retrouver beaucoup de vieux amis
en participant au grand gala privé organisé pour l'intronisation de certains
d'entre eux dans le Temple de la Célébrité des Astronautes. Je retournerai en
Floride en juillet pour le 35e anniversaire d'Apollo 11 et
bien sûr lorsque la navette reprendra du service, vers la fin de 2005.
Non, des milliers ! De mes
nuits en Mer Noire à regarder en vain le ciel depuis ‘’Bretagne’’ sur lequel
j’étais ‘’Pilotin-pont‘’ en espérant voir ce que je pensais à tord devoir être
une traînée de feu dans le ciel avec le lancement d’un premier Spoutnik comme
annoncé au Congrès de Madrid, jusqu’aux réunions de nouveaux jeunes astronautes
et de cosmonautes qui iront peut-être sur la Lune ou sur Mars, ici chez moi, où
je recevais les nouveaux groupes lors de leur premier voyage, en passant par
mes rencontres avec Gagarine, un super-voyage à Angers avec John Glenn et sa
famille, les visites d’Alan Shepard et Buzz Aldrin, les rencontres avec Neil
Armstrong dans une chambre de l’Holiday Inn de Cocoa Beach transformée en
centre d’’’hospitalité’’ à la veille de nouveaux lancements vers la Lune,
l’aide positive et précieuse de ma première épouse Deanne pendant tout le
programme lunaire et les larmes incontrôlables lors de tous les lancements de
copains bien sûr.

Avec Alain
Bombard et John Glenn à la Tour d’Argent en mai 1966

Avec Frank
Borman à Houston en août 1968, avant la mission Apollo 8
Surtout le jour -la nuit plutôt-
où mon frère photographe Michel, mon représentant au KSC pendant un an -un des
trois photographes, a dit von Braun, qui ont fait les meilleurs clichés de sa
Saturn 5-, s’est intentionnellement perdu dans la base pour aller
s’installer des heures et des heures avant que le reste de la presse n’arrive,
sous le grand trépied de la caméra principale de la NASA face à la porte du
MSOB d’où sortirait au petit matin l’équipage d’Apollo 11… Le jour se levait à
peine quand un gars est arrivé et Michel a eu très peur de se faire vider. Le
gars l’avait vu depuis sa fenêtre et descendait…lui apporter un café !
Même sorte de crainte lorsqu’un
agent de la sécurité est venu me demander de descendre de ma grande échelle
d’où mes Nikons 250 vues allaient photographier la sortie de l’équipage
d’Apollo 17. Mais c’était pour me conduire à l’arrière d’une limousine à
dix pas de là, à la demande d’une Barbara Cernan -l’épouse du commandant
de bord- en pleurs et désolée que la tension et la peur l’aient obligée à ne pas
venir à la grande party que j’avais organisée chez moi pour le déjeuner.
400 personnes et j’ai retrouvé des assiettes et des couverts en plastique
dans les buissons autour de la piscine et dans ma salle d’archives jusqu’à
3 semaines plus tard…
Ma liste contiendrait aussi des
tas de visites et de reportages effectués dans les centres spatiaux et usines
de Seattle à Miami et de Montréal à San Diego. Et je recherche maintenant un
jeune écrivain talentueux qui puisse passer 3 semaines ou un mois dans ma
chambre d’amis et m’interviewer et co-écrire avec moi un livre de souvenirs de
ces années extraordinaires que j’ai eu la chance de vivre ‘’en direct’’. Vous
les vivrez avec vos ordinateurs mais vous vivrez aussi le retour sur la Lune et
surtout le débarquement d’hommes et de femmes sur Mars ! Ne soyez donc pas
jaloux…

Avec Léopold Eyharts
Probablement la seule photo
spatiale qui soit encadrée dans mon salon, à part le portrait dédicacé en
français du Dr. Wernher von Braun : le lever de Terre depuis la Lune,
prise d’Apollo 8 par Bill Anders, montrant d’un corps céleste bien mort un
corps céleste bien vivant et en donnant une image idyllique de calme et de paix
pourtant toujours ignorée à sa surface.

Une vue
imprenable de la Terre observée en décembre 1968
par les
astronautes Franck Borman, James Lovell et Bill Anders.
Ils
effectuent 10 révolutions autour de la Lune en 20 heures.
Sans aucun doute le LM-5, le
tout petit véhicule qui a permis à deux humains d’être les premiers à se
poser et marcher sur la Lune et surtout d’en revenir. Un aller-retour vers
l’avenir. Vers demain. Ce serait de surcroît un souvenir personnel de la bonne
vieille période où on laissait même les journalistes jouer avec le matériel
lunaire comme je le fais ici avec le LM-5 ‘’Eagle’’ d’Apollo 11, chez
Grumman en juillet 1968, faisant semblant d’arranger quelque chose dans les
circuits du module lunaire. Neil Armstrong et Buzz Aldrin auront certainement
une peur rétrospective en voyant cette photo…

Sous le module lunaire d'Apollo 11 en juillet 1968 !
Quel serait votre rêve spatial le
plus fou ?
J'aimerais aller me promener sur
Mars avec mon ami Gene Cernan, le dernier homme sur la Lune. Il faudrait
simplement que la médecine fasse de sacrés progrès pour que vous vivions
jusqu’à 120 ans en récupérant bien sûr l’énergie de nos vieux jours des
années 60 et 70… Et que nous ayons pour escorte mon jeune ami Jean-François
Clervoy, un gamin par rapport à nous. Laissez moi profiter de cette question
pour dire à tous les jeunes que la conquête de l’Espace est encore bien loin
d’en être aux Blériot et Lindbergh. Nous en sommes encore à l’hiver de 1904,
juste après les premiers vols des frères Wright. Nous venons tout juste de
faire nos premiers pas. Nous nous cassons encore la figure. C’est bien pénible
et c’est trop vite oublié. Nous tomberons plus encore et plus durement à
l’avenir. Cela fera très-très mal. Mais nous nous relèverons, nous enlèverons
nos plâtres et nous repartirons de plus belle, la tête haute. Sans jamais
oublier le passé.

Avec Gene
Cernan
Le fait que c’était un homme, un humain, et pas un surhomme, un superman, comme je pensais à l’époque que les cosmonautes et astronautes l’étaient -dans ma petite tête-, jusqu’à ce que j’en ramasse un assis sur un trottoir au bord de la A-1A à Cocoa Beach qui avait fortement abusé du bourbon et que je le raccompagne jusqu’à sa chambre. J’ai rencontré Youri trois fois, l’ai interviewé deux fois. Je l’ai photographié en train de fumer, en train de boire, en train de lorgner sur le décolleté de sa voisine. C’était un humain comme vous et moi mais il nous a enfin ouvert, avec Alan Shepard, Gus Grissom, Guerman Titov, John Glenn et bien d’autres, la porte vers les étoiles qui était là depuis toujours mais dont nous n’avions pas encore la clé.

Photo de
Jacques Tiziou, extraite de son livre A l'assaut de la Lune
Avec
l'aimable autorisation de l'auteur.
Merci, Jacques Tiziou !

Première
rencontre avec Jacques Tiziou en octobre 2000 à Cocoa Beach
avec les
amis belges Pierre-Emmanuel
Paulis (à gauche) et Didier
Claeys (le pouce levé)
Voir
également
les
pages-hommages de Jean-Pierre Martin sur "Jacques d'Amérique"
La semaine
prochaine (lundi 17 mai 2004) : Jean-Luc Dauvergne