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LES
INVITES DU COSMOPIF
N°57
(lundi 21 février 2005)
Journaliste,
fondateur du Space Information Center/Belgium

Qui êtes-vous, Théo Pirard ?
Je suis né le 23 avril 1947,
dans un petit village herbager du Pays de Herve (dont le fromage pour sa forte
odeur est réputé en Europe). J'habite sur la commune de Pepinster (entre Liège
et la frontière allemande) près de Soiron, village pittoresque qui fête en 2005
ses 1 000 ans d'existence. On peut y admirer une imposante église et
un superbe château au milieu d'un grand parc.
Mes parents qui exploitaient une
ferme modeste ont tout fait, j'oserais dire, se sont sacrifiés pour que je
puisse réaliser deux rêves : devenir historien et vivre l'aventure
spatiale. A la fois tourné vers le passé et vers l'avenir. Licencié en histoire
contemporaine de l'Université Catholique de Louvain, j'ai fait carrière dans
l'enseignement.
Durant mes études universitaires
-à la fin des années 60-, j'ai réalisé un travail sur les premiers mouvements
ouvriers, à tendance anarchiste, dans la cité textile de Verviers, tout en
étant dans la Lune. Je suivais l'actualité de l'espace avec une attention
soutenue, collectionnant articles de presse, écoutant et lisant Albert Ducrocq,
demandant de la documentation à la NASA, à l'ESRO, à l'ELDO, au CNES, à
l'Université de Tokyo. Je jetais alors les bases d'un centre d'informations et
d'archives sur l'exploration, le transport et les applications de l'espace. Ce
centre s'est mué le 13 décembre 2004 en une société à responsabilité
limitée sous le nom de Space Information Center/Belgium. Il a mis en dépôt à
l'Université de Liège quelque 3,5 tonnes de documents, brochures, livres,
journaux (les unes historiques) et revues aérospatiales. Ces archives peuvent
être consultées, avec l'autorisation du CHST (Centre d'histoire des sciences et
techniques) de cette Université, par les chercheurs, étudiants, historiens,
économistes, consultants. Je dispose d'une collection de plus de
30 000 photos et diapositives, d'une centaine de films et documents
vidéo, de dizaines de maquettes à assembler sur l'odyssée de l'espace, depuis
les années 50 (de la V2 à la station spatiale).
Mon hobby qui touchait l'actualité
spatiale dans le monde est petit à petit devenu un métier de journaliste avant
tout intéressé par le business des satellites d'applications au service de la
société, de l'Europe et des pays en développement.
En dehors des activités dans
l'espace extra-terrestre, je suis un amoureux de musique classique, voire
romantique. J'ai une importante collection de CD sur les concerti classiques et
romantiques pour piano. J'en ai plus de 300. Mon temps de relaxation, entre
deux paragraphes d'articles, est de les écouter.
J'ai terminé mes études
en 1971 et rempli mes obligations militaires au quartier général Northag de
l'OTAN près de Mönchengladbach en Allemagne. On m'y avait affecté car je
connaissais quelques rudiments de russe.. J'ai été de 1972 à 2002 professeur
d'Histoire, puis sous-directeur à l'Institut Notre-Dame de Jupille (près de
Liège), où est brassée la fameuse bière Jupiler. En plus de ce métier
d'enseignant qui m'a fait apprécier l'esprit de créativitié des jeunes et son
désir d'en savoir plus sur l'infiniment grand, je me suis mis à écrire sur
cette odyssée de l'espace. Albert Ducrocq, à mes yeux et surtout à mes
oreilles, était un modèle pour enthousiasmer le grand public. Mon premier
article date de février 1969 pour expliquer dans le quotidien wallon Vers l'Avenir (déjà, tout un
programme !) les enjeux et dangers de la mission Apollo 9, une étape
cruciale, l'une des plus périlleuses, pour préparer l'arrivée des hommes sur la
Lune. J'ai continué cette collaboration avec Vers
l'Avenir pendant trois décennies. J'ai gagné en juillet 1969
grâce à Albert Ducrocq, Europe 1 et Philips France un voyage de
deux semaines dans l'Est américain pour découvrir les coulisses du
programme Apollo. Des souvenirs inoubliables en compagnie de ce groupe très
sympa : si mes compagnes et compagnons de cette odyssée lisent cet
entretien, qu'ils m'envoient un petit mot (theopirard chez hotmail.com), ça me ferait
vraiment plaisir et me rajeunirait !
Très vite, comprenant
l'essor d'une télévision sans frontières grâce aux satellites géostationnaires,
j'ai publié des séries d'articles dans les hebdomadaires TV comme Télépro et Télé-Moustique. Entretemps, j'ai été rédacteur Espace -pour
expliquer les satellites et leurs retombées commerciales- dans les revues
aérospatiales belges Aviation &
Astronautique , Aviastro ,
Avianews , titres qui ont
aujourd'hui disparu, faute de publicité, ainsi que dans Spaceflight et Space Age Review . J'ai contribué à
plusieurs encyclopédies aux côtés de Kenneth Gatland, qui dirigeait la British
Interplanetary Society, et d'Albert Ducrocq, qui présidait le Cosmos Club de
France et qui était le rédacteur en chef de la Cosmos Encyclopédie.
Le bourgmestre de Redu,
village de la station belge de l'ESA, a fait appel à ma passion pour l'espace
et m'a associé à la réalisation de l' Euro Space Center,
à mi-chemin entre Bruxelles et Luxembourg. Pendant trois années, de 1990 à
1992, j'ai vu naître ce centre unique en Europe, organiser l'équipe des camps
spatiaux destinés aux jeunes, concevoir un premier parcours d'initiation du
grand public aux défis et acquis de la technologie spatiale, assurer la
promotion de cette réalisation éducative. Je viens de contribuer, avec de
nombreux textes et avec une bonne partie de l'iconographie, au premier livre
d'histoire de la Belgique spatiale : "Une odyssée de l'espace :
les Belges dans les étoiles", paru aux Editions Racine (Bruxelles) pour
les fêtes d'année 2004. Cet ouvrage a obtenu le Prix Robert Aubinière de l'IFHE
(Institut français d'histoire de l'espace). Il en existe des versions
néerlandaise et anglaise. On le trouve dans les bonnes librairies en France.

A
quatre heures de Paris, le seul Space Camp d'Europe
1969 fut pour moi l'année de mon
décollage pour l'espace : le triomphe du programme américain Apollo, la
réalisation du système global Intelsat, mes premiers articles, ma participation
à la fameuse "Opération Espace" d'Europe 1-Philips France qui était
organisée par Albert Ducrocq et m'a valu de voyager de Huntsville à Bethpage,
en passant par Houston et Cape Canaveral en compagnie d'Aline Bats, aux côtés
de 19 Français passionnés d'espace, parmi lesquels Alain Souchier et Charles
Frankel qui ont fait carrière dans le domaine spatial. Le premier est
devenu le spécialiste des lanceurs futurs à la Snecma, tandis que le second
s'implique dans l'exploration martienne au sein de la Mars Society.
Mon grande chance à un concours de
l'équipe "sciences" à la TV belge (Opération Apollo 12) en novembre
1969 m'a permis de décrocher le ticket d'envoyé spécial pour aller vivre sur
place le déroulement d'Apollo 13 en avril 1970. Le déroulement de ce vol
qui allait prendre une tournure dramatique et entrer dans l'histoire a
profondément marqué ma vocation de correspondant pour l'astronautique.
Je
fus invité par la Société Européenne des Satellites à vivre le 11 décembre
1988, depuis le site d'observation de Toucan (à quelque 4 km d'ELA-2), le
majestueux envol de la deuxième Ariane 44 avec Astra-1A, le premier
satellite du Grand Duché de Luxembourg (qui n'était pas alors membre de l'ESA).
Quel événement ! Le drapeau luxembourgeois flottait à l'entrée du Centre
Spatial Guyanais. Le prince Henri (aujourd'hui Grand Duc) et l'ancien Premier
Ministre du Luxembourg Pierre Werner (1913-2002) assistaient, émus et médusés,
à l'élargissement de leur petit territoire jusqu'à 35 800 km
d'altitude. Ce lancement marquait les débuts de la télévision "sans
frontières" en Europe, qui allait connaître un essor incroyable grâce aux
bouquets numériques de chaînes TV ! A présent, SES exploite plusieurs
positions géostationnaires. En d'autres termes, le Grand Duché dispose pour ses
satellites TV de plus d'espace dans le ciel que sur Terre ! Qui eût cru
qu'en 2001, l'odyssée luxembourgeoise allait se poursuivre à l'échelle
globale : l'entreprise basée au Château de Betzdorf (à 20 km de la
capitale) faisait l'acquisition de GE Americom et devenait le premier opérateur
de satellites civils géostationnaires dans le monde. Incroyable et pourtant
vrai. SES Global "règne" sur une quarantaine de satellites de
l'anneau géostationnaire et les impôts sur ses bénéfices font que chaque
Luxembourgeois est le seul citoyen de la planète à profiter de la manne céleste
des bouquets numériques de télévision par satellites. C'est
incroyable mais vrai et c'est en Europe !

Astra 1A
a été lancé par une fusée Ariane 44LP le 27 octobre1988 (V27)
Photo
CNES/ESA/Arianespace

Astra 1A
a été lancé par une fusée Ariane 44LP le 27 octobre1988 (V27)
Photo
CNES/ESA/Arianespace
Une autre anecdote concerne le vol spatial du
premier Belge, Dirk
Frimout, qui n'est pas sans rappeler un certain Tournesol de BD. Son départ
pour l'espace à bord de la navette Atlantis (STS-45 pour la première mission
ATLAS d'étude de l'atmosphère avec plusieurs instruments belges) était annoncé
pour le 23 mars 1992. Mais une fuite d'hydrogène était diagnostiquée dans
un clapet du réservoir principal. Ce put être réparé sans poser trop de
problèmes. Le lancement, reporté de 24 heures, se déroula sans anicroches
le 24 mars au matin. Les quotidiens belges publiaient ce jour là cette
publicité à l'humour belge : "Dirk, t'as des problèmes de
fuite ? La solution : Pampers !" Autant vous dire que la
NASA n'a pas apprécié du tout ce "détournement" publicitaire.

Dirk
Frimout, premier astronaute belge (après L'Epervier et Tintin),
en
compagnie de son épouse et de ses fils en Floride
Je choisis l'image du lanceur
indien PSLV-C3 qui prend son envol, le 22 octobre 2001, de l'île de
Sriharikota, non loin de Madras. Sur sa coiffe, le drapeau tricolore de la
Belgique. Sous cette coiffe : le premier satellite "Made in
Belgium", le premier microsatellite technologique de l'ESA, PROBA-1.
PROBA continue de prendre des
superbes vues de la surface terrestre. Récemment, c'est le grand pont haubané
de Millau qui a été photographié depuis l'espace. C'est surtout l'excellence
des moyens mis au point par l'Inde spatiale qui a été révélée par ce lancement
commercial réussi. La grande révélation de ces dernières années dans l'espace
est ce savoir-faire indien dans la maîtrise des technologies pointues pour les
applications spatiales. L'Inde n'a pas fini de nous étonner dans les prochaines
années car elle entend conquérir l'autonomie complète pour les systèmes
spatiaux, y compris pour les vols habités ! Mes deux chouchous de l'espace
sont, vous l'avez compris, le Luxembourg et l'Inde qui font preuve de beaucoup
d'originalité, de subtilité et de maîtrise pour mettre l'Espace au service de
la Terre.

Test de la
sonde Proba et lancement depuis Sriharikota par une fusée indienne PSLV en
octobre 2001
Je retiens la petite statuette de
"l'astronaute tombé" qui peut tenir dans la main : c'est l'œuvre
mignonne et brillante d'un sculpteur anversois de bonne humeur, Paul Van
Hoeydonck. Son oeuvre était déposée en juillet 1971 sur le site de Hadley Rille
par les astronautes Dave Scott et Jim Irwin de la mission Apollo 15. C'est
la seule ouvre d'art sur la Lune et c'est du Belge ! Vous pouvez découvrir
cette statuette sur le sol lunaire dans le livre Une odyssée de
l'espace : les Belges dans les étoiles : c'est la photo diffusée
par la NASA. Deux autres exemplaires de l'œuvre d'art sont visibles sur la
Terre : à l'Euro Space Center et au Musée d'art contemporain d'Ostende.

Je regrette de n'avoir pu
rencontrer Gagarine car il fut le détonateur de mon intérêt pour
l'astronautique. Il est en quelque sorte le détonateur de ma passion et de mon
enthousiasme pour la cause de l'humanité dans l'espace. Mon premier cahier de
notes spatiales s'ouvre sur une fiche récapitulative du vol historique Vostok-1
de Youri Gagarine, qui faisait du rêve de Tintin en impesanteur une réalité en
ce XX e siècle. La réalité de "l'Homo Spatialis". Lorsqu'il est
venu au Bourget en 1963, les jeunes n'avaient pas encore l'habitude de voyager
seuls jusqu'à Paris. Et puis, le trajet en train était interminable.
Youri Gagarine, c'est d'abord et
avant tout la jeunesse avec son audace et son courage. Il avait à peine
27 ans lorsqu'il a osé prendre place sur une fusée Semiorka qui pouvait
encore se montrer capricieuse. Il reste le plus jeune des pilotes qui sont
allés dans l'espace. Youri a montré la voie à suivre pour aller dans le cosmos.
Aujourd'hui, pour se rendre dans la station spatiale internationale, on
emprunte toujours la "Via Gagarina" : même lanceur, même
complexe de lancements, même profil de vol. C'est la voie que devrait suivre
l'Europe depuis le Centre Spatial Guyanais pour faire partir des équipages
autour de la Terre. Premier vol : le 12 avril 2011, pour les
50 ans de l'exploit du premier héros de l'espace.
J'aimerais voir arriver, sans trop
de mal, dans mon jardin une capsule venant de l'espace et aider à sortir,
indemne, un équipage d'astronautes ou cosmonautes ou taïkonautes dont le
vaisseau, au retour sur Terre, aurait en bout de course dévié de sa
trajectoire. Cette arrivée extra-terrestre n'a rien à voir avec l'impossible
rencontre avec E.T. ou avec un OVNI venant de je ne sais d'où. Si je crois à la
vie sur d'autres mondes, je trouve inacceptable, inadmissible de faire ce lien
trop facile entre extra-terrestres et OVNI.

Atterrissage
au Kazakhastan de la capsule Soyouz TM-33 le 5 mai 2002
et de
ses trois occupants (Youri Gidzenko
, Roberto Vittori et Mark Shuttleworth)
Merci, Théo Pirard !
Interview réalisée par mail en janvier 2009

Avec Christian Lardier
à l'IAF de Toulouse en octobre 2001
et avec Pif
au Centre spatial Kennedy en décembre 2006
La semaine
prochaine (lundi 28 février 2005) : Hervé Prévost