L'invité de la semaine
dernière : Vincent
Meens
LES
INVITES DU COSMOPIF
N°38
(lundi 4 octobre 2004)

Au cœur de la grande antenne d'exploration de l'espace
profond
à Usuda (Japon) en août 1999
Qui
êtes-vous, Guy Pignolet ?
Je viens d'une vieille famille réunionnaise (mes ancêtres sont arrivés dans cette région du Sud de la France en 1730). Je suis né outremer, en Normandie, en 1942. Je vis actuellement sur la planète Terre, entre Piton Sainte Rose (au pied du volcan de la Fournaise), Paris-sur-Seine (du côté de Saint Sulpice), Gifu (à 200 km au Sud-Ouest du Fuji-Yama) et quelques autres endroits choisis (les textes de cet interview ont été rédigés à Ljubljana, en Slovénie, une jolie capitale régionale à dimension humaine).
Il paraîtrait que je suis polygame, par amour et par conviction intime, mais il ne faut pas le dire. J'ai un grand fils américain, un autre fils parisien et aussi une fille japonaise. Depuis un an et demi, j'ai rejoint le club des papys avec deux charmantes jumelles qui adorent se promener dans les parcs de Manhattan. Après avoir quitté le CNES en 2003 pour continuer mes activités dans et autour d'un cadre régional, j'occupe actuellement plusieurs fonctions (Thierry Gaudin affirme que l'avenir est aux multicartes), dont celle de chercheur associé au Laboratoire de génie industriel de l'Université de La Réunion (les leaders européens du transport d'énergie sans fil par faisceaux micro-ondes). A la question des passe-temps et du temps qui passe, j'aimerais bien avoir des journées de 35 heures pour faire plus de montages vidéo (une vieille passion de plus de 30 ans que j'ai reprise depuis quelques mois). Mais, bon, la vie est comme ça, il faut faire avec ce que l'on a…
Mon parcours a été fait de zigzags
et de chemins de traverse. Après les bourses Zellidja et un passage par l'Ecole
Polytechnique, je suis parti à la découverte du monde avec Schlumberger, sur
les champs de pétrole du Moyen Orient, de l'Afrique et de l'Indonésie. Au bout
de 5 ans, j'ai démissionné, histoire de changer. J'ai refait des études (un
doctorat en sciences de l'organisation et du comportement) et puis je suis
rentré à La Réunion pour y exercer le plus beau métier du monde, celui de
professeur de maths et de physique et, à l'occasion, de tout ce qu'il peut y
avoir sur un emploi du temps scolaire. Un jour, pendant des vacances, j'ai
découvert les réalités de la conquête spatiale (voir le paragraphe sur la
naissance d'une passion), j'ai écrit des articles pour un journal régional puis
j'ai fait pour le CNES une étude sur un remorqueur d'astéroïdes que j'ai
présentée en collaborateur extérieur au Congrès de l'IAF à Munich, en 1978.
Là, en pleine Oktoberfest et au
troisième litre de bière, les copains du CNES m'ont demandé si je ne
voulais pas devenir cosmonaute et j'ai dit "Pourquoi pas ?".
J'ai raté l'examen mais, à titre de rattrapage, le CNES m'a engagé pour y
ouvrir des "perspectives" (Yves Sillard préférait ce terme à celui de
"prospective"). Pendant 22 ans et demi, je me suis donc efforcé
de dégager ce que pouvait apporter à l'humanité (et donc à la France et à
l'Europe) notre capacité d'accès à la totalité du Système solaire, en
particulier en termes de ressources et d'énergies, et accessoirement, en
parallèle, j'ai travaillé dans les services de documentation du CNES, j'ai
développé quelques activités éducatives nouvelles aux côtés de mon ami Marcel
Lebaron (l'un des plus grands génies qu'ait connu le monde de l'éducation)
et j'ai rédigé des rapports sur les activités spatiales nationales.
Je passe les détails nombreux et
variés, quelquefois croustillants, et disons simplement qu'en 1991 j'ai mis les
pieds dans les plats du transport d'énergie sans fil et des centrales solaires
spatiales et que je n'en ai plus décollé jusqu'à un sommet qui a été en 2003
l'organisation au Sénat d'une présentation du Sunsat Energy Council pour les
groupes parlementaires français. Maintenant, en matière de TESF et de SPS,
j'aurais tendance à passer la main à mes excellents collègues de l'Université
de La Réunion pour me consacrer un peu plus aux activités du gîte rural
familial que je fais fonctionner à Piton Sainte Rose, sur la côte sauvage de
l'est de l'île de La Réunion, ainsi qu'au développement d'un centre culturel
spatial régional qui s'inscrit dans une représentation échelle un de la station
spatiale internationale.
J'étais ingénieur, Spoutnik m'a
fait rêver, Gagarine m'a fait rêver. Mais, jusqu'à l'âge de 35 ans, tout
cela ne représentait pour moi qu'un rêve lointain, une belle utopie, à la
limite du surhumain, à la limite de la magie. Et puis, à la fin des années 70,
je me suis retrouvé un peu par hasard, un peu par curiosité à Huntsville, au fond
de l'Alabama. Je ne savais même pas que Wernher von Braun y avait eu son bureau
et j'ai visité le musée spatial, avec tous ses morceaux de fusées, ses capsules
Apollo et ses sondes lunaires. Le choc, ça a été de me rendre compte qu'il n'y
avait pas de magie, que c'étaient -à peu de choses près- les mêmes technologies
pointues que celles que j'avais utilisées chez Schlumberger pour sonder des
puits de pétrole à deux km de profondeur, mais sans plus. Alors je me suis
dit : "C'est possible, la conquête majeure du Système solaire est
tout à fait possible, comment se fait-il que nous ne soyons pas déjà en train
de construire des villes sur la Lune ?" et j'ai commencé à écrire des
articles dans des journaux, etc. (voir parcours professionnel et l'histoire des
trois litres de bière.). Aujourd'hui, je me sens "Solarien"
autant que je suis Saint-Rosien, Réunionnais, Français, Européen ou Terrien.
C'est au niveau du fond des tripes. Je zoome continuellement sur toute la
gamme. Ca change des raisonnements aristotéliciens. C'est vivant.
Les moments forts, il y en a eu
beaucoup et encore, à 62 ans, il m'arrive de vivre avec intensité des
"premières", des choses que je n'ai jamais encore faites dans ma vie.
Des anecdotes à partager, il y en aurait des dizaines alors, s'il faut un
souvenir fort, en voici un par exemple : celui du jour où j'ai reçu une
lettre du comité de sélection des cosmonautes. C'était ma deuxième sélection,
en 1984, pour me dire en deux lignes que, compte tenu d'un nombre de
candidats jugé excessif, ils abaissaient la limite d'âge de 45 ans à
40 ans et qu'avec mes 42 ans j'étais hors jeu sans autre forme de
procès. J'ai posé la lettre et je me suis assis une dernière fois sur le
fauteuil vestibulaire d'entraînement que m'avaient fabriqué mes amis -une sorte
d'hybride surréaliste fait du mélange d'un fauteuil de bureau et d'une
mécanique de machine à laver, avec une télécommande récupérée sur un jouet à
trois sous- et, dans le coin de mon studio de la rue Quincampois, j'ai
tourné, tourné, tourné, pendant plus de onze minutes d'affilée en penchant
la tête avec régularité dans le plus grand tourbillon de montagnes russes que
j'aie jamais connu, avant de ranger définitivement la machine.
Je choisis cette image des
cratères "Dédale" et "Icare", au centre de la face cachée
de la Lune. J'aimerais que cette vue soit un jour retransmise depuis un voilier
solaire parti quelque mois plus tôt de la sphère des 50 000 km autour
de la Terre, parce que c'est le critère d'arrivée de la course Terre-Lune à la
voile tel qu'il a été défini dans le règlement officiel de la Fédération Internationale
d'Astronautique.

L'objet que je retiens est le
satellite "Spoutnik 40 Ans", premier satellite collégien du
monde. Réalisé par la coopération de jeune français et de jeunes russes de
15 ans, il est un peu aussi mon bébé et je me demande si on n'a pas
toujours un regard un peu biaisé en faveur de ses enfants…
Sur www.grandbassin.net/Spoutnik40Ans/S40A-le-film.mov,
vous découvrirez le clip de son lancement "à la main" par le
cosmonaute Pavel Vinogradov depuis la station spatiale Mir … C'était le
4 novembre 1997 (à un mois près, 40 ans après l'envoi du premier
Spoutnik).

Youri Gagarine : un compagnon, un frère, un dieu. Je ne l'ai pas rencontré mais j'ai rencontré suffisamment de gens qui l'on rencontré pour en mon âme et conscience être convaincu qu'il a existé pour notre plus grand bonheur.
Un jour dans les années 80, dans une grande ville de l'Ouest au pays des cow-boys, j'assistai, par un hasard motivé, avec près d'un millier de personnes du cru, à une conférence sur l'histoire et les développements de l'aventure spatiale. Un orateur y a prétendu que Youri Gagarine n'était jamais allé dans l'espace et que tout ça n'était que du cinéma, du trucage et de la propagande communiste. Alors, je me suis levé et j'ai parlé haut et clair pour confondre l'insolent et retourner avec un certain succès la foule qui me paraissait toute prête à croire ce prêcheur imbécile.
La suite de l'histoire est amusante : à la fin de la conférence, un homme m'a approché et il s'est présenté comme étant un chef de projet chez l'un des plus grands industriels spatiaux du pays. Il avait apprécié l'intervention que j'avais faite pour préserver l'honneur et la mémoire de Youri Gagarine et m'invitait à faire mon propre exposé sur l'histoire spatiale, passée, présente et future, pour ses collègues de travail, au sein même de son entreprise. Quelques heures plus tard, il me rappelait pour me fixer un rendez-vous pour le lendemain, et quelques heures plus tard encore, me rappelait une nouvelle fois pour me dire que pour mon accès dans son entreprise, il me fallait, en tant que conférencier étranger, une "clearance" qui demanderait au moins trois semaines de procédure administrative. Alors nous avons mis au point notre propre procédure et je suis entré dans la fameuse entreprise, au jour et à l'heure que nous avions prévus, non en tant que spécialiste des affaires spatiales mais en tant que simple livreur de pizza. Il n'y a eu aucun problème pour pénétrer au cour du sanctuaire et, le temps de trouver un stylo pour signer le bon de livraison, nous avons causé.
Je rêve de voir partir chaque
année un million de touristes spatiaux qui iront pendant quelques jours
regarder le spectacle fascinant du défilement de notre planète. Mais je ne suis
pas très certain que cela soit un rêve fou, quelques-uns de mes amis le trouvent
réaliste.
Merci, Guy Pignolet !
depuis la bonne ville de Ljubljana, dans la grande banlieue
de Sainte Rose

En compagnie de Kent et de Pif
après une dédicace acoustique
du chanteur à la librairie l'Album (Paris 5e) en mai 2008
Photo
Michel Fowler (www.kent-connection.net)
La semaine
prochaine (lundi 11 octobre 2004) : Raoul Lannoy

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