L'invité de la semaine
dernière : Gerhard
Thiele
LES
INVITES DU COSMOPIF
N°118
(lundi 12 juin 2006)
Jean-François
Pellerin a publié Le Guide des combinaisons spatiales et du vol habité
(Tessier & Ashpool) en 2006,
50 inventions
de notre quotidien tombées du ciel (L'esprit du livre) en 2010
et Aventures
dans l'espace (A2C Médias) en 2011
Photo Dominique Lamiable
Qui êtes-vous, Jean-François Pellerin ?
Je
suis journaliste scientifique et conférencier, passionné par la conquête
spatiale. Je suis né en 1962 à Neufchâtel-en-Bray (Normandie), la ville natale
de David Douillet, connue aussi pour ses fromages et son usine Gervais-Danone.
Une année marquée aussi par la naissance du CNES, de l’ANSTJ (aujourd'hui Planète Sciences)
et du premier vol de John Glenn (Etats-Unis).
Je
suis issu d'une famille de culture aérospatiale et artistique. Mon père a en
effet été officier dans l’Armée de l’Air, navigateur sur le bombardier
stratégique Mirage IV (il a d’ailleurs volé sur les 3 exemplaires
exposés au Musée de
l’Air et de l’Espace -dont le n°9 de l’opération Tamouré dans le
Pacifique). Ma mère est peintre-impressionniste (son grand-père est un grand
nom des courants impressionnistes, mort la même année que Claude Monet). J’ai
un cousin qui a été chef de division au CNES pendant 35 ans, dont 8 au
Centre spatial guyanais, un autre qui a oeuvré 35 ans à la SNIAS, puis à
l'Aerospatiale et ensuite à Airbus Industrie, un pilote de l’Aéronavale et pilote
d’essais chez Eurocopter, un général d’armée… et un autre grand-reporter de
presse.
En
dehors du jogging en forêt de Sénart près de Soisy-sur-Seine où j’habite (après
avoir vécu 6 ans à Toulouse), j’ai pratiqué plusieurs sports (tennis,
aviron, voile) et j’ai eu pour autre passion de faire de la détection de métaux
en partant à la recherche de vestiges de notre passé. Il faut beaucoup creuser
mais parfois on a de bonnes surprises !
Après
un Bac D, j’ai suivi le cycle technologique de l’Ecole supérieure
d’informatique (ESI), qui forme des analystes et ingénieurs informaticiens,
puis une formation constructeurs chez Control Data et Hewlett-Packard. J'ai
effectué mon service national comme sous-officier à titre informatique dans
l’Armée de l’Air, à la base transit interarmées de La Rochelle, après une
instruction à la base aérienne de Cognac (là où se trouvaient les fameux Fouga
Magister). Je suis rentré dans le milieu spatial en 1985, décrochant un premier
contrat chez Arianespace en 48 heures chrono
(deux informaticiens étaient recherchés après l’échec du vol V15
d’Ariane). Ce fut une chance extraordinaire mais cela resta un CDD. J'ai rédigé
des manuels de référence des télémesures des vols et ai participé aux
commissions d’enquête des échecs V15 et V18 du lanceur. En 1987, j'ai participé
de façon très active au plan d’entreprise d’Arianespace, en travaillant sur le
projet de mise en place d’un système de visioconférence par satellite entre la
société à Evry et le Centre spatial de Kourou.
En 1988, ma
candidature a été retenue dans une sélection finale de 5 Européens pour
travailler sur le programme de station orbitale Columbus au sein de l’ESA en
Hollande. J'ai ensuite jusqu'en 1990 travaillé pour la divisions Avions
d’Aerospatiale (EADS Airbus) à Toulouse, en tant qu’ingénieur en gestion de
projet sur l’Airbus A340.
Après avoir effectué un cycle de formation en
création et gestion d’entreprise à la chambre de commerce et d’industrie de
Toulouse, à l’Institut de Promotion Commerciale, j'ai développé en 1991 ma
propre marque commerciale, Omnispace, pour vulgariser la conquête de l’espace
et la mettre à la portée de tous les publics. J'ai ainsi édité des livrets
thématiques avec diapositives ("10 ans de navettes spatiale" et
"30 ans de vols spatiaux habités russes") et réalisé un
diaporama sur le thème "La conquête de l’espace, pour quoi
faire ?". Comme conférencier indépendant, j'ai donné près de
200 conférences dans plus de 150 établissements, collèges, lycées,
universités, salles publiques, VVF… pour le compte de
15 000 spectateurs (Ile-de-France, région toulousaine et bordelaise).

Ci-dessus : livret avec diapositives sur les navettes spatiales de
la marque Omnispace
Ci-dessous : articles sur la Quinzaine de l’Espace de Montauban (à
gauche)
et sur une conférence sur l'espace à Carcassonne (à droite)

En 1992, dans le cadre de l’Année
internationale de l’espace, j'ai été l’initiateur et l’un des organisateurs de
la Quinzaine de l’espace de Montauban qui amena des milliers de visiteurs.
A partir du milieu des années 90, j’ai adhéré
au Cosmos Club de France d’Albert Ducrocq et effectué une reconversion dans la
presse, publiant mes premiers articles et piges dans la revue Aviations
en 1995. Depuis, je rédige régulièrement ou ponctuellement des articles
spécialisés et de vulgarisation pour le compte de 18 magazines
d’aéronautique et d’astronomie. Certains articles plus poussés que d’autres
restent des références dans la profession : l'article sur les
"Rayonnements ionisants et leurs répercussions chez le personnel navigant
civil et chez les astronautes" paru en 1997 est par exemple cité dans ses
chroniques aéronautiques par Michel Polacco, l’actuel directeur de France Info,
et par de grands médecins de l’aéronautique. Idem ceux sur l’avion Concorde et
les pneus Michelin ou le programme d’avion militaire Rafale...

12 des 18 titres de publications aéronautiques et spatiales dans
lesquels a écrit Jean-François Pellerin
En 1995, j'ai
conseillé la cinquième chaîne pour réaliser une liaison vidéo exceptionnelle
entre la station russe Mir et des jeunes Européens regroupés sur le site
Disneyland Paris, en présence d’Albert Ducrocq. En 1996, j’ai effectué une mission en tant que
premier journaliste civil au sein du SIRPA de l’Armée de l’Air et couvert
l’actualité du premier scientifique français de l'espace, Jean-Jacques Favier,
volant sur la navette Columbia (mission STS-78). J’ai d’ailleurs eu à cette
occasion le privilège de communiquer avec lui par radio.
En 1998, j’ai effectué une mission en tant que consultant Espace pour le compte
de France 3 et l’émission "C’est pas sorcier".
J’ai
effectué un cycle universitaire en communication, journalisme scientifique et
médical. Je suis titulaire d’un diplôme de science technologie et société du
Conservatoire national des arts et métiers de Paris (qui intègre le cours de
socio-économie de la technique spatiale) et un cours en gestion de la recherche
et de l’innovation en entreprise ; avec une soutenance sur les innovations de
l’avion Concorde et un autre travail de recherche mené sur la médiatisation des
activités spatiales.
Depuis 1998, après avoir fait une mission
d’audit sur "la diversification du Musée de l’Air et de l’Espace du
Bourget vers de nouvelles cibles de clientèles et la promotion d’une nouvelle
image", je fais partie de l’équipe des guides-conférenciers
du Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget et ai réalisé plus de
200 visites guidées pour des publics très variés.
Depuis 2003, je travaille à la rédaction
d’ouvrages spécialisés et de vulgarisation. Je viens de publier le "Guide
des combinaisons spatiales et du vol habité" aux éditions Tessier &
Ashpool (voir l'interview de Laurent De Angelis).
L'ouvrage est préfacé par Jean-Jacques Favier. J'achève également
un ouvrage moins ambitieux (80-100 pages), tout aussi passionnant, présentant l’histoire
des 50 plus grandes innovations et applications de la recherche spatiale
rencontrées dans notre vie quotidienne. Par exemple : les matériaux
absorbants des couches, le dispositif pyrotechnique de l’airbag, la méthode de
sécurité alimentaire "HACCP" de Danone... La parution de l’ouvrage
"Espace & découvertes" est aussi prévue pour cette année, aux
éditions OREP (Calvados).
J’ai été bercé très jeune par l’aviation avec le
métier que faisait mon père mais sans avoir accès au vol (juste un baptême de
l’air à 14 ans). Il faut dire que ma mère avait été un peu refroidie
lorsque mon père, au cours d’une mission au-dessus de la méditerranée, a du
couper un réacteur à 13 000 m d’altitude alors que son Mirage IV
allait ravitailler en vol avec un KC-135, suite à un incident moteur ;
l’avion perdant de la portance fit alors une chute de 12 km. Mon père et
le pilote pensèrent à plusieurs reprises s’éjecter mais parvirent -avec un seul
moteur - à reprendre le contrôle de l’avion à moins de 600 m au
dessus des vagues, pour regagner la France à faible vitesse. Confrontés ensuite
à des problèmes d’hydraulique, ils se posent en urgence sur la Base d’Istres,
où ils feront une sortie de piste pour finir dans l’herbe ! Et que dire un
autre jour c’est son avion qui prend feu au décollage…
J'ai donc été orienté vers l’informatique. Dans les
années 80, c’était très en vogue et considéré comme un métier dit
"calme" (ce qui arrangeait mes parents).

A gauche, dans un Mirage III
en 1971 à la base d’Avord. A droite, sur le stand NASA au Salon du Bourget 2001
En 1971, j’ai eu la chance de m’asseoir sur le
siège éjectable d’un Mirage III (nous n’étions pas autorisé à le faire
avec un Mirage IV). C'était sur la base aérienne d’Avord près de Bourges,
où mon père fut affecté de 1965 à 1972 parmi les premiers Français à prendre
l’alerte nucléaire au sein des Forces Aériennes Stratégiques. C’était très impressionnant
mais je ne réalisais pas vraiment que ce métier était dangereux. La même année,
mon père, à un an de quitter l’Armée de l’Air, fut nommé leader général pour
assurer la conduite du défilé aérien au-dessus de Paris, passant juste derrière
la Patrouille de France, avec plusieurs centaines d’avions alignés derrière
lui. J’avais vu cela à la télévision, chez une grand-mère. "Regarde bien,
ton père passe à la télé, il est dans le premier avion". A 700 km/h,
le passage fut rapide et je n'ai pas vraiment réalisé l'importance de
l’événement.
Alors que j’avais entre 3 et 10 ans, mon
père pouvait être appelé nuit et jour 24 heures sur 24 pour des exercices
d’alerte nucléaire. Dans cet environnement, je me suis retrouvé en juillet 1969
comme Michael Collins de la mission Apollo 11, sans pouvoir assister à
l’alunissage de l’homme sur la Lune.
Ma passion pour l’espace démarra
seulement en 1972, après un exposé en classe de CM2 à Ris-Orangis sur la
mission Apollo 17. J’ai ensuite accumulé une tonne d’informations :
articles, revues, livres (plus de 300) et maquettes en rapport avec l’aviation,
l’espace et l‘astronomie. J'ai enregistré la plupart des émissions avec Michel
Chevalet, Jean-Pierre Chapel, François de Closets et suivi l’actualité à Europe
1, où on entendait la voix d’Albert Ducrocq. Restait à transformer cette
passion en profession…
Des
souvenirs, il y en a beaucoup, depuis ceux d’Arianespace jusqu'aux rencontres
avec des cosmonautes : Valéry Poliakov (recordman avec 438 jours à
bord de Mir rencontré plusieurs fois), Victor Afanassiev, Jim Lovell
(moonwalker approché lors d’un festival scientifique et de l’aventure à Dijon,
à qui j’ai remis mon premier article paru dans Aviations sur la mission
Apollo 13), les Français (dont Jean-Jacques Favier que j’ai l’honneur
d’interviewer en 1996 et Michel Tognini
rencontré au Festival de l’espace de Bourges, également en 1996).
Je
me souviens, toujours en 1996, de la discussion avec Albert Ducrocq à l'issue
de la -très solennelle- présentation des résultats de la commission d’enquête
du vol d’Ariane 501, dans la grande salle de l’ESA à Paris. Alors que je lui
présentais un exemplaire du Bulletin Orbite du Cosmos Club de France que
j’avais mis en couleurs avec le logiciel Xpress, il s’est exclamé dans la salle
encore silencieuse : "Ha ! Ce serait vraiment une bonne idée
d’imprimer le bulletin de notre club en couleurs, si on en avait les
moyens !" Tout le monde s’est alors retourné et certains ont eu un
sourire en voyant qui venait de rompre le recueillement de cette réunion de la
plus haute importance.

A gauche : Valéry Poliakov de passage en France au
symposium médical Essilor de juin 1995,
2 mois seulement après son retour sur Terre (photo
collection J.-F. Pellerin)
Au centre : photo dédicacée de l'astronaute
Jean-Jacques Favier
A droite, avec l’astronaute
Michel Tognini au Festival de l’Espace de Bourges en 1996, après une interview
(photo Pif)
Ce
type de question est extrêmement difficile, on pourrait retenir tellement
d’images ! Mais la première photo que je sélectionnerais serait la vue de
Titan, satellite de Saturne, événement se situant à 1,2 milliards de
kilomètres de la Terre.
Je
choisirais ensuite une vue de décollage de la fusée Ariane 5 ECA, devenu
le poids lourd des lanceurs spatiaux commerciaux.

Je
suis admiratif de la jeep lunaire qui permit à l’homme de faire des escapades à
17 km/h sur le sol de la Lune -une prouesse symbolisant la liberté de l’homme
qui découvre qu’il est possible de rouler sur un autre monde. Peu savent que la
commande permettant aux astronautes de diriger (faire avancer, tourner et
freiner) leur véhicule a permis de développer un véhicule pour handicapés. Sur
une idée de l’Américain Tom Wertz (tétraplégique), l'Unistik 1 est apparu
en 1981, grâce aux efforts de la NASA et de la firme automobile Ford pendant
10 ans. On retrouve son joystick aujourd'hui partout : à bord
d’avions, sur les jeux vidéos, sur la plupart des fauteuils électriques
d’handicapés et sur les véhicules aménagés.

Essais du LRV sur la Lune et préparation du tableau de bord
au sol
Mon
autre objet fétiche est le rover Sojourner, qui effectua ses tours de roue dans
la poussière de Mars 25 ans plus tard, symbolisant un robot sur la planète
rouge, en attendant les escapades de Spirit et Opportunity, qui n’en finissent
pas de rouler en battant tous les records.

Comme
beaucoup, je rêve d’aller un jour dans l’espace ! Mais, plus modestement
déjà, j'aimerais assister au retour de l’homme sur la Lune puis de le voir
aller sur Mars. J’aimerais vraiment aussi voir enfin l’Europe devenir une
grande nation capable d’envoyer des hommes dans l’espace, ce serait le juste
minimum (l’Europe possède un PIB plus important que celui des Etats-Unis et
beaucoup plus d’habitants mais des budgets spatiaux 7 fois moins élevés).
On imagine pas une Europe qui investirait 7 fois moins dans ses avions
Airbus que Boeing (alors aux politiques de comprendre ce message lancé par un
magazine astronautique francophone). En fait, il nous faudrait un nouveau John
Kennedy (lui qui savait dire : dans l’espace, ce qui fascine l’homme,
c’est l’homme !) et si possible à la tête d’une "vraie" Europe
politique et spatiale d’envergure et avec des personnalités comme Albert
Ducrocq pour continuer à générer de telles forces de conviction qui ont su
insuffler l’enthousiasme chez nous tous. La création d’un solide parti
politique européen assurant la promotion de l’Europe spatiale et permettant aux
Européens d’y adhérer, serait aussi une idée à creuser...
Pour
moi, Gagarine, c'est le courage d’avoir été le premier à effectuer un vol
spatial, avec un facteur de risques élevé, puisque sa fusée n'était pas
vraiment fiable pour ce vol. Sa mort en 1968 ne fût malheureusement pas la
grande sortie honorable qu’il aurait certainement méritée. A l’image d’un John
Glenn qui revola dans l’espace à 77 ans, nous aurions peut-être pu
assister à un vol de Gagarine à bord de la station Mir ou de la navette
spatiale. Ou mieux encore : imaginez s’il avait pu revoler dans l’espace
en 2011 avec le système Klipper, âgé de 77 ans, à l'occasion du 50e anniversaire
de son premier vol avec John Glenn présent dans les tribunes âgé de
90 ans… Le scénario est un peu fou mais quel événement symbolique,
non ?
Que
représente pour vous la station Mir ?
Mir, 5 ans après sa perte et sa
rentrée dans l'atmosphère, reste le symbole d'un savoir-faire unique des
Russes : la capacité d'avoir pu mener des vols spatiaux de très longue
durée sur orbite. Ce fut le cas de Youri Romanenko (resté 326 jours dans
l'espace), de Vladimir Titov et Moussa Manarov (366 jours), de Valéri
Poliakov (438 jours)... Ces vols de
longue durée ont apporté une moisson de connaissances extraordinaire en
médecine spatiale.
Mir, ce fut 15 ans de prouesses impressionnantes et le début d’une présence internationale dans l’espace. On se
souvient aussi de l'année 1997 (incendie à bord puis grave dépressurisation du
module Spectre courant de l'été). Malgré tout cela, les hommes ont tenu, Mir
aussi et jusqu'à ce 23 mars 2001.
Mir a enfin
permis de breveter et transférer de nouvelles technologies, telles le Plasmer,
système assurant le brassage de l’oxygène et le contrôle microbiologique de
l'air ambiant à bord à partir de 1997. Ce dispositif maintenant appelé Immunair
est utilisé dans les hôpitaux (notamment l'hôpital Necker des enfants malades)
pour venir en aide à ceux qui souffrent d'une déficience du système
immunitaire, grâce à l’entreprise française Air in Space. Une belle
application, qui permettent à des éléments de Mir de continuer à leur manière
de prolonger la vie de la station sur notre bonne vieille Terre !
Merci,
Jean-François Pellerin !
La semaine
prochaine (lundi 19 juin 2006) : Serge Chevrel