L'invité de la semaine
dernière : Simon Oudin
LES
INVITES DU COSMOPIF
N°250
(lundi 28 septembre 2009)
117e
sujet de l'espace - 54e Américain de l'espace
http://twitter.com/storymusgrave






Né le 19 août 1935 à
Boston (Massachusetts)
Pilote de la Marine américaine
comptabilisant 18 000 heures de vol sur 160 différents types
d'avions civils et militaires (dont 7 500 heures sur avions à
réaction) et 800 sauts en parachute
Titulaire
de 20 doctorats honorifiques et de 7 diplômes d'études supérieures en
mathématiques, informatique, chimie, médecine, physiologie, littérature et
psychologie
Astronaute de la NASA de
1967 à 1997, tout en restant chirurgien traumatologue à temps partiel
Membre de 6 missions à
bord de la navette spatiale américaine entre 1983 et 1996 : STS 6, 51-F,
33, 44, 61 et 80
Temps total passé dans
l'espace : 53 jours, 9 heures et 59 minutes
Aujourd'hui conférencier
(sur des sujets tels que la vision, le leadership, la motivation, la sécurité, la
qualité, l'innovation, la créativité, le design, la simplicité, la beauté et
l'écologie), architecte-paysagiste, producteur de palmiers en Floride,
dirigeant d'une maison de production en Australie et d'une compagnie de
sculpture en Californie, professeur de dessin au Art Center College of Design
de Pasadena en Californie, artiste conceptuel pour Walt Disney Imagineering,
innovateur pour Applied Minds Inc
Amateur de
parapente, de plongée sous-marine, de micro-informatique, de photographie,
d'échecs, de jardinage, de littérature, de poésie et de marche
Marié, père de
7 enfants

En 2000,
Story Musgrave est apparu dans le film Mission to Mars de Brian de Palma
Le
réalisateur Dana Ranga a consacré un documentaire à l'astronaute aux multiples
facettes en 2003 : Story
Anne Lenehan a publié une épaisse biographie en
2004 : Story, the way of water (éd. The Communications Agency)
10 questions à Story Musgrave
Story Musgrave, comment êtes-vous devenu
astronaute ?
Dans le but d’explorer. L’espace est perçu comme une frontière
intellectuelle, comme une frontière scientifique et comme une frontière
spirituelle. J’ai exploré des forêts et des fleuves à l’âge de 3 ans
lorsque j’étais petit garçon. J’ai toujours continué à explorer depuis. Les
vols spatiaux n’existaient pas lorsque j’étais enfant et donc je ne pouvais pas
avoir l’ambition d’être un homme de l'espace. L’Académie nationale des sciences
et la NASA ont commencé à travailler en commun pour faire valoir le fait que
les vols spatiaux seraient effectués par des pilotes possédant une éducation
classique ; à cette période, j’avais une telle éducation ; j’étais un
pilote très expérimenté ; j’étais né et j’avais été élevé au contact de
machines à la ferme, j’étais mécanicien d’avions dans le corps des Marines en
Corée ; c’est donc à ce moment-là que je me suis dit "je veux être un
astronaute" et je suis retourné à des études post-bac de recherche puis,
deux ans plus tard, un appel à candidatures de la NASA a été posté à
l’université, j’ai postulé et voilà !
For the purposes of exploration. Space is perceived as being an
intellectual frontier, as a scientific frontier and a spiritual frontier, so I
explored forests and rivers at the age of 3 when I was a young child; I've been
doing exploration ever since. There was no space when I was a child, so I could
not have always wanted to be a space person. But the National academy of
science and NASA started putting their heads together to enhance the return
from space flight by flying people with a formal education; at that time I had
a formal education; I was a very experienced pilot; I had been born and raised
with machinery on the farm, I was an aircraft mechanic in the marine corps in Korea; and so it was at that
time I said "I want to be a space person" and I went back to post-bac
fellowship and graduate school and two years later an application appeared at
the university, so I applied and that's it.

Portraits
officiels de la NASA en 1967 et 1983
Ne
parlons pas de "conquête" spatiale : je ne participe pas à la
"conquête" de l’espace, personne ne va conquérir l’espace. Si vous
pensez que vous allez conquérir l’espace, cela veut dire que vous y irez mais
que vous n’allez pas changer. C’est comme la conquête d’une montagne, la
conquête d’une autre culture, cela consiste à imposer sa propre culture mais
que rien en vous ne va changer en retour. Je n’ai donc rien à voir avec la
"conquête" de l’espace, c’est très important.
No Space Conquest: I do not do space conquest, you are not gonna conquer
space. If you think you are gonna conquer space, it means you’re gonna take
your earth based person into space and you're not going to change. So the conquest
of the mountain, the conquest of another culture, it means you bring your
culture to them and you're not gonna change. So I certainly don't deal with
conquest of space, that's very important.
Ceci dit, je retiens les sondes Voyager, qui évoluent dans l’espace
depuis plus de 30 ans. Elles ont visité quatre planètes, elles ont
pris des photos de notre bonne vieille Terre à des millions de kilomètres de
distance. Elles sont aux portes de notre système solaire à présent. Bien
évidemment, les vols habités attirent une grande partie de l’attention des gens
mais les sondes Voyager et les grands observatoires qui étudient l’univers -les
télescopes et évidemment Hubble- ont totalement changé l’astronomie. Après
notre réparation d’Hubble sur orbite, la première image que j’ai vue (après
correction du défaut du miroir) fut un évènement très particulier pour moi,
d’un point de vue personnel bien sur mais aussi plus généralement car on savait
qu’Hubble serait capable de fournir tout ce qu’on attendait de lui.
The Voyager satellites, they've been out there for 30 years, they
visited 4 of the planets, they took a picture of mother earth from millions of
miles. They are on the edge of the solar system now. And so certainly human
spaceflight gets a lot of people's attention, but the voyager satellites and of
course the grand observatories that study the universe; telescopes and of
course the HST has totally changed astronomy. But after I repaired the HST, the
first image I saw after the repair of (you know) the wrong mirror in the
telescope -that was a very important moment for me, personally, but also to
know that the Hubble would be able to live up to its full expectations.

Dessin
d'artiste d'une sonde de Voyager au large de Jupiter

Images de la galaxie M100 réalisées par Hubble
avant et après sa première mission de maintenance en décembre 1993
J’adore
effectuer des sorties dans l’espace. C’est comme une danse ou un ballet pour
moi. J’adore regarder notre bonne vieille Terre. Je ne me lasse jamais de voir
la Terre. La géographie très variée est magnifique : les montagnes, les
mers, les régions glacées. J’adore le Pacifique Sud, la Méditerranée. Bien sûr,
il pourrait y avoir interférence entre regarder autour et effectuer le travail
demandé mais ce n’est pas le cas pour moi. J’essaie toujours de profiter
pleinement de ce que je fais. J’aime faire mon travail mais j’apprécie aussi
toutes les autres choses autour de moi.
I love doing space walks, it's a dance, it's a ballet for me. I love to
look at Mother Earth; I never get enough of earth. Different geography is
beautiful; the mountains, see ice… I love the South Pacific, I love the
Mediterranean... Of course it's no problem with looking around, and being a parallel processor there's no problem
with getting the work done and having the eyes move around; so I'm always
trying to have a total experience of what I'm doing; I like to experience the
work but I like to experience the rest of the things around me as well.

Story
Musgrave et Donald Peterson à l'extérieur de la navette Challenger en avril
1983
et Story
Musgrave et Jeffrey Hoffman lors de la réparation du télescope spatial Hubble
en décembre 1993
Les
sorties dans l’espace sont comme une épreuve athlétique. C’est comme regarder
Dorothy Hamill sur la glace des Jeux Olympiques. Ce n’est pas nécessairement
marrant mais c’est très beau. Vous recherchez l’excellence dans vos
déplacements pour atteindre la perfection. Mais je ne conçois pas une sortie
dans l’espace comme une activité amusante, je n’ai jamais plaisanté lorsque je
participais à l’une d’entre elles.
Spacewalks is like an athletic event; it's like Dorothy Hamill on ice
in the Olympics, it was not necessarily funny, it's very beautiful and
it's... you are pursuing every motion that you make to be in perfection. But I
don't perceive that as funny, I never did any laughing while I was doing
spacewalks.
De fait, j’ai eu des gelures aux doigts lors d’un essai en chambre à
vide dans laquelle nous devions tester des outils et du matériel aux
températures que nous pensions avoir en vol. Nous n’avions pas prévu la bonne
orientation de la navette dans ce modèle terrestre et la chambre à vide a été
refroidie à -112 °C. Mais nous avons compris quelque chose : une sortie
dans l’espace doit bénéficier de la présence de notre bonne vieille Terre qui
est une source chaude. Cette sortie doit être réalisée suffisamment en regard
de notre planète : en effet dans l’espace intersidéral, la température
avoisinant les -270°C, vous ne pouvez pas rester dans cet espace profond et
noir pendant très longtemps. Ces -270°C sont bien trop froids pour vous. Vous
avez besoin de la présence de la Terre.
Aujourd'hui,
mes mains ne sont toujours pas redevenues "normales". Cela a pris
cinq ans pour avoir des mains d’apparence raisonnable, mais bon, lors d’une
sortie dans l’espace, ça n’a pas vraiment d’importance puisque le scaphandre
possède tellement de couches isolantes volumineuses que l’état moyen de mes
doigts passait au second plan. Les opérations que j’ai subies devaient prendre
fin, je ne pouvais plus en faire.
Yes, the frostbite was in a vacuum chamber in which we were going
to test tools and hardware at the temperatures we anticipated to have in
flight. And so we didn't come up with the right attitude of the shuttle in this
model and I had the vacuum chamber run at -170 degrees Fahrenheit. But we found
a problem out: a spacewalk has to have mother Earth because Mother Earth is
warm. So the spacewalk has to get enough of... face enough of Mother Earth.
Deep space is 3 degrees Kelvin, So you cannot face deep space, the blackness of
Space for very long, it's 3 degrees Kelvin, it's much too cold for you. You
need Mother Earth.
Today, my hands are not normal now. It took five years to get reasonable
hands, but in a spacesuit it didn't matter 'cause the spacesuit is... has so
much of insulation and bulk it didn't matter that my fingers were not
quite what they should be. My surgery had to stop, I could not do surgery. That
was the end of that.

J'aime le Pacifique Sud, j'aime
les atolls bleus, j'aime l'eau bleue. J'ai cette idée d’île, de se dire que la
Terre est aussi une île dans l'espace.
I like the South Pacific, I like the blue atolls, I like the blue water.
I like the island-kind of mentality, like Earth is an island too in space.

L'atoll Atafu dans le Pacifique Sud, large de 8 km, vu
depuis l'espace
Pour l’instant, je choisis les télescopes. Pour leur capacité de
regarder ce qu’il y a là-haut. Dans le futur, la robotique deviendra peut-être
de plus en plus développée pour nous permettre d’envoyer des robots d’abord et
des hommes ensuite. On peut imaginer envoyer des robots d’abord et les laisser
établir une communauté, une colonie, leur faire construire des vaisseaux, des
laboratoires scientifiques et les hommes pourront ensuite suivre. Mais pour
l'instant, je crois que les télescopes nous ont apporté les aspects les plus
importants des vols spatiaux.
For now telescopes. For now the ability to look out there. Now in the
future maybe robotics will become more and more important for we can send
robots first and the humans later. You send robots and let them establish a
community, you know, a colony out there and then let them build the spaceships,
the scientific centres and then the humans go later. But for now, I think the
telescopes have given us the most important aspects of spaceflight.
Et
vous avez publié un livre sur le T-38 ?
J’ai
choisi de célébrer le Northrop T-38 avec ce livre. Ce sera le 50ème
anniversaire de son premier vol ce lundi 9 mars. Cet appareil est
très-très simple et très beau. Et parce que son design a été un triomphe
pendant 50 ans et qu'il est toujours le meilleur, son utilisation a été
prolongée par l’Air Force et la NASA jusqu’en 2025, au moment où l’engin aura
65 ans.
I chose the Nothrop T-38 to celebrate with the book; it's 50th
anniversary is on Monday, the first flight is on Monday. And it is very very
simple and very beautiful. And so the reason is the design triumph for 50 years
old and still the best it can be, it's been extended by the Air-Force and NASA
to the year 2025 when it will be 65 years old.

J’étais
dans le centre de contrôle de Houston quand les astronautes ont atterri sur la
Lune et lorsqu’ils sont sortis à l’extérieur du module lunaire. J’ai quitté la
salle et je suis allé dehors sur le parking pour regarder la Lune de mes propres
yeux, pour réaliser en la voyant qu’il y avait des êtres humains à sa surface.
I was in Mission Control when people landed on the moon and when they
stepped outside the lunar module. I was just taking things in. I had to leave
and go outside at the parking lot, to look at the Moon with my own eyes,
understand looking at the moon there were people there.
D’un
point de vue philosophique, l’espace vous permet d’explorer l’Univers et donc il
est important de fournir en retour un miroir de cette expérience à l’humanité.
Quand vous regardez notre bonne vieille Terre depuis l’espace, des stimuli
"écologiques" et "environnementaux" vous indiquent qu’il
faut en prendre soin. C’est l’unique canot de sauvetage, l’unique maison que
nous aurons jamais. Quand vous regardez la Terre sur les photos de Voyager, la
Terre prise à des millions de kilomètres, vous comprenez que nous devons tous
nous entendre et que ce qui est primordial pour les être humains, c’est de se
demander "suis-je capable de vivre en paix avec ma propre
espèce ?". L’espace peut avoir de l’influence sur l’humanité, afin
que celle-ci s’élève et vive dans de meilleures conditions.
Philosophically, what space gives you is the exploration of the
Universe so it is important to provide a mirror for Humanity. When you look
back upon Mother Earth you get ecological and environmental stimulus’s to look
after it... the only life boat, the only home there we're ever gonna have. If
you look at Earth from Voyager pictures, Earth from a millions of miles
you'll understand that we're all have to get along and the biggest say of
humans that we have is "can I even get along with our own species"
and read the newspaper today and so there are those kinds of influences that
space can have on Humanity for it to rise to a level and live on a higher
ground.

Au-delà des orbites de Neptune et Pluton autour du Soleil,
la sonde Voyager 1 effectue un dernier cliché de la Terre
Suivez votre cœur. Vous devez avoir une passion -si vous n’avez pas de passion dans la vie, essayez de trouver autre chose à faire. Trouvez la passion, trouvez l'esprit de la mission. Cela vous poussera de l’avant et vous donnera l’énergie pour faire les choses correctement.
Follow your heart. You gotta to have passion -if you haven’t got passion
in life find something else to do. Get the passion, get the mission spirit. And
that will propel you forward and give you the energy to do things correctly.
Merci,
Story Musgrave !
Interview
réalisée par téléphone depuis Los Angeles le 5 mars 2009
en
compagnie de Aurélie Blain et Ando Rabarisolo (Planète Sciences)
Retranscription
de Christophe Scicluna
avec l'aide de Robert Griffith
Traduction
de Simon Oudin
et de Pif
La semaine
prochaine (lundi 5 octobre 2009) : Laure Salès Deschamps
