L’invité de la semaine dernière : Julie Richard
LES
INVITES DU COSMOPIF
N°308
(lundi 17 janvier 2010)
www2.iap.fr/users/kunth/

Qui êtes-vous, Daniel KUNTH
Je
suis astrophysicien, né à Paris il y a 64 ans. J’ai quatre enfants et
un petit-fils, j’aime la musique, la marche, le vélo et la haute montagne.
Les ans venant, j’affectionne de plus en plus les livres.
A
27 ans à la fin de mon sursis, après avoir obtenu une maitrise de physique
et entamé une thèse de troisième cycle à l’observatoire de Meudon, je suis
parti effectuer mon service militaire au Chili à l’European Southern Observatory
dans le cadre de la coopération technique. J’ai vraiment découvert l’astronomie
à ce moment-là. J’ai aussi rencontré un pays déchiré. Nous étions en 1973 et
Augusto Pinochet venait de prendre le pouvoir
dans des conditions brutales et traumatisantes. Après un séjour fondateur à
l’Université de Caltech en Californie, j’ai rejoint ensuite l’ESO alors basé à
Genève pour terminer ma thèse sur la mesure de l’hélium primordial. Un sujet
passionnant, que nous devions regarder de près au moment où la physique des
particules au CERN était sur la piste des familles de neutrinos et des bosons
dits intermédiaires. L’hélium retenait notre attention car la quasi-totalité
des noyaux atomiques d’hélium observés aujourd’hui viennent des
trois premières minutes qui ont suivi le Big Bang lors de la fameuse
« nucléosynthèse primordiale ». Plus tard, je suis rentré en France
et ai pris mes quartiers à l’Institut d’Astrophysique de Paris. Là, j’ai
poursuivi mes recherches sur les galaxies, les quasars, etc., en utilisant les
grands télescopes terrestres (le Very Large Telescope de Cerro Paranal au
Chili, le Canada-France-Hawaii Telescope du Mauna
Kea à Hawaii) et, depuis 15 ans maintenant, le télescope spatial Hubble.
Ma
passion a grandi peu à peu. Je n’ai jamais été astronome amateur. Pourtant,
vers l’âge de 20 ans, quelqu’un dans le sud de la France m’a parlé de ciel.
Il avait une lunette très modeste mais Mars était en conjonction et c’est une
observation qui m’a marquée. J’étais fasciné de découvrir que l’on pouvait
nommer les étoles, qu’il y avait une histoire des constellations, que l’on
pouvait les reconnaître et contempler à l’œil nu le mouvement de la Terre.
C’était beau et simple. Pour autant, l’idée de me consacrer à l’astronomie est
venue plus tard et je n’ai trouvé mon chemin qu’après plusieurs
tentatives : d’abord à l’observatoire de Meudon puis au Chili, Meudon
encore, puis à Caltech, où j’ai découvert le grand télescope de 5 mètres
du Mont Palomar. Pour moi, ce fut un choc. J’ai alors su que l’astronomie ne me
quitterait plus.
Depuis
que je suis à l’IAP, je continue à mener de front plusieurs sujets mais
toujours à partir de quelques idées directrices : formation des étoiles,
naissance des petites galaxies, recherche de galaxies lointaines, composition
du gaz entre les étoiles, etc.
Vers
1990, je me suis posé des questions concernant la diffusion des connaissances.
Aussi, j’ai rejoint le Ministère de la Recherche et de la Technologie pour une
mission concernant la vulgarisation des connaissances. C’est à ce moment-là que
m’est venue l’idée de créer la Nuit des Etoiles, associant des soirées
d’observation du ciel pour le grand public à une émission de télévision sur
Antenne 2. L’aventure a commencé en août 1991. Elle aura longue vie et
aujourd’hui, même sans la télévision, cet évènement continue tous les étés à
mobiliser des milliers de personnes (astronomes amateurs, professionnels et le
public). En parallèle, je continue à poser un regard avec le public sur les
liens sciences, arts et société.

En
août 2010, les Nuits des Etoiles fêtaient leur 20e anniversaire
J’ai
moi-même répondu à l’appel d’offre du CNES pour devenir cosmonaute en 1985.
Curieusement, il y eu de nombreux astronomes à le faire (au moins cinq) mais
aucun d’entre nous n’a été retenu. Il fallait répondre à une série
impressionnante de questions. J’avais passé la première sélection mais ensuite
plus rien. L’aventure a été riche tout de même. Il fallait se sonder, mesurer
ses possibilités, en parler à sa famille, etc.
D’un
point de vue astronomique, la découverte la plus fascinante pour moi concerne
sans doute les anneaux de Jupiter puis de Neptune. Révélés par Voyager 1978,
les anneaux de Jupiter ont été confirmés à La Silla par mes collègues de Meudon
André Brahic et Bruno Sicardy ; ceux de Neptune ont été également révélés
par André Brahic et les siens en 1984, toujours à la Silla, et confirmés par le
survol de la planète par Voyager 2 le 23 août 1989. J’étais assez au courant de
ce que faisaient mes collègues sur ces sujets et j’ai été sidéré par l’élégance
des moyens mis en œuvre pour cette découverte de l’invisible.
C’est
aujourd’hui la photo de Saturne prise par la sonde Cassini qui s’arrange pour
« simuler » une éclipse du Soleil par Saturne. On a une vision des
anneaux comme jamais. Mais ce que je trouve très touchant, c’est que l’on
aperçoit un petit point blanc, à peine visible si l’on ne prend pas
garde : il s’agit de la Terre vue à plus d’un milliards de kilomètres. De
quoi relativiser n’est-ce pas !?

La Terre, c'est le petit point à 9h-10h, juste au dessus
d'un trait fin en rouge... Il est extérieur aux anneaux brillants et à
l'intérieur d'un avant-dernier anneau. On la voit dans une plage obscure. Bonne
recherche !
J’ai
été fasciné par le premier pas de l’homme sur la Lune. J’en garde un souvenir
extraordinaire : j’avais 23 ans et j’étais en vacances sur la place
de Vence dans le midi. En ce temps-là, peu de gens possédaient la télévision.
Aussi, il faut imaginer que nous étions dans un café, en terrasse plus
précisément, le monde se bousculait. Il faisait chaud et les cigales étaient au
rendez vous. Nous étions tous les yeux rivés sur cet écran, petit, qui
diffusait de l’image en noir et blanc et crachouillait les premiers pas
d’Armstrong. La lune était en premier
quartier, on pouvait la voir et en même temps suivre sur l’écran cette autre
lune qui venait nous saluer à domicile.
L'écrivain satirique irlandais Jonathan Swift a écrit "Celui-là a eu du courage, qui a été le premier à manger une huître". Assurément, Youri a eu du courage ! Le premier doit avoir ce courage là, celui de monter dans un véhicule rudimentaire et exigu, destiné à le balancer comme une fronde dans l'espace à des milliers de kilomètres/heure. Si l'homme caresse depuis qu'il existe l'espoir fou de s'élancer vers la Lune et le Soleil, il fallait oser. Mais "l'herbe est plus verte ailleurs" et l'Univers est précisément cela, car inaccessible. Il est le puits sans fond de nos espérances et le dépositaire de nos rêves. Le père de l'exploration spatiale Constantin Tsiolkovski disait : "La Terre est le berceau de l'humanité mais on ne vit pas dans un berceau pour toujours". Avec Youri, le premier pas a été franchi. J'imagine ce qu'a du être pour lui, ses appréhensions, ses craintes mais aussi ses battements de cœur et le vertige sublime qu'il a du ressentir lorsqu'il était là haut... Depuis qu'il a fait la trace, l'humanité s'est enhardie, ce qui est bon pour les générations à venir.
J’aimerais
sortir d’une navette et naviguer au bout d’un fil, dans l’espace, sans entrave
(!!!) et contempler la Terre, le cosmos tout en contemplant les levers et
couchers de soleil au rythme effréné de la rotation de la sonde autour de la
Terre.
Merci, Daniel
Kunth !
Interview
réalisée par mail en janvier 2011
La semaine
prochaine (lundi 24 janvier 2011) : Frédéric Leroy
