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Mathieu Castel
LES
INVITES DU COSMOPIF
N°336
(lundi 17 octobre 2011)

Qui êtes-vous, Daniel Firre ?
Je suis Belge, né
en novembre 1976 en Gaume (le "Midi" de la Belgique). Je suis ingénieur en
télécommunications de l’Ecole Polytechnique de Louvain et ait également un
mastère spécialisé en sciences et techniques spatiales. Je suis marié et nous
vivons à Toulouse, sur les coteaux. Je travaille pour l’Agence spatiale
européenne (ESA) depuis maintenant 10 ans et partage mon temps entre mon
travail, ma famille et la plongée sous-marine.
J’ai commencé ma vie professionnelle comme stagiaire dans la division
Système solaire de l’ESTEC, le centre technique de l’ESA aux Pays Bas. J’y
étais rattaché au groupe de travail qui étudiait les possibilités de sauvetage
de la mission Huygens, affectée par une erreur de conception du système de
télécommunications. C’était un début très enrichissant grâce aux contacts avec
les meilleurs spécialistes du domaine, européens et américains. J’ai ensuite
travaille à la station ESA de
Redu en Belgique comme ingénieur pour les Tests en Orbite d’Artemis,
satellite de relais de communication de l’Agence.
Je me suis ensuite retrouvé en Allemagne au
centre de contrôle de l’ESOC (Darmstadt), dans le département des Opérations, à
m’occuper du segment Sol. Il s’agissait de la préparation et des opérations des
stations sol utilisées pour la mise à
poste ainsi que la phase active de missions d’observation de la Terre, comme Envisat, GOCE, Cryosat,
supportées principalement par les antennes de Kiruna en Suède, ou de mission
dites "Deep Space"
comme Venus Express ou Rosetta, supportées entre autre par la station de Cebreros en Espagne.
Durant mes années à l’ESOC mon travail a évolué vers le rôle de "Ground Operations Manager", qui est la personne qui
s’occupe, durant une mise à
poste et les premiers jours en orbite d’un nouveau satellite, d’assurer que le
lien satellite-sol est maintenu afin de permettre à l’équipe de control de vol
de faire son boulot dans les meilleures conditions. C’était un job intéressant
car il nécessite d’interfacer avec toutes les disciplines d’un contrôle de
mission, telles que les réseaux de communication, les stations sol, la
dynamique de vol et calcul de trajectoires, etc.
Depuis 2010, je suis à Toulouse au centre de contrôle du vaisseau-cargo européen Automated Transfer Vehicle (ATV)
afin d’y assurer la fonction de Mission Director,
principalement pour la phase de désamarrage sur ATV-2, ensuite pour l’amarrage
de l’ATV-3.
Au plus loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours été
attiré par l’espace. Disons surtout par l’astronomie et les sciences spatiales.
Je me souviens que la carte du ciel et celle de la Lune ornaient les murs de ma
chambre lorsque j’avais 12 ans. Et puis un jour, j’ai peint ma propre
carte du ciel sur le plafond de la chambre, près de 4 mètres de
diamètre ! J’ai longtemps hésité entre des études d’ingénieur, plus
génériques mais plus prometteuses en terme de
débouchés, et l’astrophysique, plus passionnant et proche de mon sujet de
prédilection. La raison l’a finalement emporté, je suis devenu polyvalent et je
n’ai pas de regrets !
Lors de mes années d’études je me suis fortement impliqué
dans le club d’astronomie de l’université, ce qui m’a permis de rester en
contact avec les étoiles mais surtout de rencontrer beaucoup de scientifiques,
d’ingénieurs et de spécialistes du spatial, que j’invitais alors comme
conférenciers.
Je
vais faire appel à un faux
souvenir, en ce sens que je n’ai pas personnellement connu l’événement. Mon
moment fort de la conquête spatiale, assez proche de ma naissance d’ailleurs,
est la mission conjointe Apollo-Soyouz en juillet 1975. Elle marque pour moi
d’une manière très nette le début d’une collaboration nécessaire entre les deux
grandes puissances du moment. C’est grâce à de telles missions que l’on bénéficie aujourd’hui de l’ISS, de
lanceurs et de sondes spatiales performantes. J’attends avec impatience une
mission ATV-Shenzhou-Soyouz !

Les commandants de la mission ASTP, Alexeï Leonov et
Thomas Stafford,
à
l’entraînement dans une maquette du module Apollo
La première photo qui me vient à
l’esprit était celle de Gene Cernan dans le LM,
recouvert de poussière lunaire et marqué par la fatigue. Malheureusement, elle
a déjà été citée sur le Cosmopif par mon ami et
compatriote Pierre-Emmanuel
Paulis -que je salue ici au passage. Mon second
choix est donc cette photo du contrôleur de mission américain Gene Kranz à la console pendant une mission Apollo, car il est
un peu notre père spirituel à tous, Flight et Mission Directors,
lorsque l’on se trouve au poste, casque sur les oreilles !

Excellente question ! La Terre bien sûr, et surtout sur
cette magnifique photo d’Apollo 8. Pourquoi se priver de la fascination qu’elle
inspire ? Sur cette photo, on devrait maintenant ajouter les tonnes de
débris spatiaux flottant en orbite basse, ça ferait moins joli mais c’est une
réalité qui risque de devenir très gênante pour la poursuite de l’exploration
spatiale. Voilà un sujet de recherche qui demande que l’on s’y attaque sérieusement
et dès maintenant…

J’aimerais me permettre une seconde
photo : il s’agit du filtre à CO2 bricolé par l’équipage d’Apollo 13 avec
le support des ingénieurs au sol. Je l’aime car elle exprime merveilleusement
bien le concept des missions spatiales habitées : tout le monde travaille
de concert, en équipe, avec les meilleures experts, et à chaque instant tout le
monde se doit d’être ouvert et créatif afin d’arriver à l’objectif
commun : le succès de la mission en assurant la sécurité de l’équipage. "When
you have fewer resources, improvise, get very, very creative!"

Je suis (malheureusement ?) trop jeune pour avoir connu
cette nuit-là en direct ! A y réfléchir a posteriori, je ne sais pas s’il faut considérer cette date comme
le début ou la fin de la conquête spatiale. Ce fut certes un bon de géant pour
l’humanité, mais ce fut surtout le dernier ! Depuis lors, on n’a pas
vraiment innové. Quelle pourrait être la prochaine étape ? La Lune ?
Déjà fait. Pourquoi diable y retourner ? De plus, à l’heure actuelle, on
en est même
carrément incapable. Mars ? Les trois "trop" :
trop difficile, trop cher, trop loin. C’est décevant. Je crois qu’une bonne partie du rêve et de
l’émerveillement que l’espace inspire a fané avec la fin du programme Apollo…
Je suis réaliste. Le spatial coûte cher, ce n’est pas
nouveau et ce n’est pas prêt de changer. Il me semble évident que si l’on
désire faire progresser la recherche et les technologies nécessaires à
l’exploration spatiale, en tirant meilleurs parti des financements publics et
privés, une approche jointe, réellement internationale, mondiale même, serait
la seule option viable. Mon rêve donc serait de voir les agences nationales et
transnationales se joindre en une organisation mondiale du développement
spatial. Alors on pourrait peut être envisager
d’autres horizons et se remettre à rêver… Per
aspera ad astra !
Merci, Daniel Firre !
Interview
réalisée par mail en juillet 2011
Prochain invité (lundi
24 octobre 2011) : Marc Neveu
