L'invité de la semaine dernière : Mika Andreou

 

LES INVITEES DU COSMOPIF

 

N°297 (lundi 22 novembre 2010)

 

Simonetta Di Pippo

Directrice des vols habités à l'Agence spatiale européenne

www.esa.int/SPECIALS/hsf_directors_corner/SEM36FMEG5G_0.html

 

 

Photo ESA

 

 

Qui êtes-vous, Simonetta Di Pippo ?

Je suis née à Rome il y a 51 ans. Après avoir été diplômée en Astrophysique et Physique spatiale, j'ai joué plusieurs rôles de premier plan qui m'ont permis d'atteindre ma position actuelle de Directrice des vols habités de l'Agence spatiale européenne. Je suis à ce poste depuis mai 2008, étant la seule femme de l'histoire de l'ESA à devenir directrice et la première femme parmi les différentes agences spatiales du monde à diriger un département des vols habités.

Je suis également la cofondatrice et la présidente de l’organisation Women in Aerospace (WIA), destinée à favoriser l'accès des femmes à des postes de direction et améliorer leur visibilité au sein de la communauté aérospatiale.

J'ai reçu des récompenses dans différents domaines : en 2006, j'ai été faite Chevalier par le Président de la République italienne (Cavaliere Ufficiale al Merito) ; en 2005, le 13e district de la Municipalité de Rome m'a désignée comme ''Femme de l'année'' (Donna dell'anno) dans le domaine de l'engagement scientifique et culturel et récemment, le 29 juin 2010, j'ai reçu la "Médaille d'Argent du Président de la République italienne" (Prix Professore Ingegnere Luigi Napolitano) pour ma contribution au secteur spatial. Vous pouvez même me trouver dans le système solaire : en 2008, l'Union astronomique internationale a nommé l'astéroïde 21887 "Dipippo".

J'ai un certain goût pour la diffusion des connaissances scientifiques au moyen de divers supports de communication : articles, interviewes, revues spécialisées, un livre déjà publié (Astronauti) et un autre en cours de réalisation.

 

I was born in Roma 51 years ago. After graduating in Astrophysics and Space Physics, I have played numerous key roles that have led me to culminate in my current position as Director of the European Space Agency's Human Space Flight Directorate. I hold this position since May 2008, being the first woman in the history of ESA to become Director and first one leading a Human Spaceflight directorate within worldwide space agencies.

I am also the co-founder and president of Women in Aerospace (WIA), an organisation dedicated to expanding women's opportunities for leadership and increasing their visibility within the aerospace community.

I have been given credit in different areas: in 2006 I was knighted by the President of the Italian Republic (Cavaliere Ufficiale al Merito); in 2005 the XIII town hall of Rome Municipality nominated me as ''Woman of the year" (Donna dell’Anno) in the field of scientific and cultural engagement; and recently, on 29 June 2010, I received the 'Silver Medal of the President of the Italian Republic' (Prize "Professore Ingegnere Luigi Napolitano") for my contribution to the space sector. You can even find me in the Solar System: in 2008 the International Astronomical Union named asteroid 21887 "Dipippo".

I have a special dedication to divulge scientific knowledge through various communication media with articles, interviews, specialised periodicals, a book already published (Astronauti) and another one in the making.

 

 

 

Quel a été votre parcours professionnel ?

Je suis fière de dire que j'ai un mélange d'expériences techniques, administratives et institutionnelles liées aux missions scientifiques, aux vols habités et à l'exploration. Au cours de ma carrière, j'ai occupé plusieurs postes clés dans des domaines tels que l’observation de la Terre, les études avancées, les systèmes robotiques et la station spatiale internationale.

Je suis devenu Directrice des vols habités de l'ESA en 2008 mais, auparavant, j'ai travaillé durant 22 ans pour l'Agence spatiale italienne (ASI), assurant la coordination de nombreux projets : petites missions scientifiques, programme d’exploration du système solaire et responsable des "missions avancées" avant de devenir directrice de l’Observation de l'Univers, en charge du développement technique et scientifique, de la coordination avec les entités nationales et internationales et de la promotion des programmes spatiaux et des activités liées à l'exploration de l'Univers

J'ai coordonné le côté italien du comité de programme pour la première mission d'un astronaute italien à bord de la fusée russe Soyouz lors de la mission Marco Polo en 2002. On m'a confié le même rôle en 2007 pour la mission Esperia durant laquelle un astronaute européen de nationalité italienne, Paolo Nespoli, a participé à un vol de la navette spatiale américaine (mission STS-120).

Je suis actuellement responsable de l'ensemble des missions des astronautes européens à venir, avec deux vols d'astronautes de nationalité italienne : Paolo Nespoli en décembre 2010 pour une mission de six mois à bord de la station spatiale internationale et Roberto Vittori en février 2011, affecté à une mission ASI et qui deviendra le dernier Européen embarqué sur la navette spatiale américaine.

 

I am proud to say that I have a blend of technical, managerial and institutional experiences related to scientific, human spaceflight and exploration missions. During my career I have held several key positions in fields such as Earth Observation, Advanced Studies, Robotic Systems and the International Space Station Programme.

I became ESA Director of Human Spaceflight in 2008, but before I had worked for the Italian Space Agency (ASI) for 22 years, where I was linked to numerous projects in the lead of the programme coordination of Small Scientific Missions, of the Exploration of the Solar System programme and responsible for “Advanced missions” until becoming the “Observation of the Universe” director, in charge of technical and scientific development, coordination with national and international entities and promotion of space programmes and activities related to the exploration of the Universe.

I coordinated on the Italian side the programme committee for the first mission of an Italian astronaut onboard the Russian Soyuz, the “Marco Polo” mission, in 2002. I was entrusted once again with the same role in 2007 for the mission called “Esperia” which featured a European astronaut of Italian nationality, Paolo Nespoli, on board of the US Shuttle (STS-120).

I am presently overall responsible for the upcoming European astronauts’ missions with two astronauts of Italian nationality flying: Paolo Nespoli in December 2010 for a long term mission of six months on board the International Space Station and in February 2011 Roberto Vittori, assigned to an ASI flight opportunity and becoming the last European to fly on the Space Shuttle.

 

 

Quelle est votre passion, comment est-elle née, comment la vivez-vous ?

On the side of exploration, ESA is part of a global endeavour which presently count on the collaboration of 14 European countries. This collective view is embodied in the work of the International Space Exploration Coordination Group (ISECG). I strongly believe in the importance of international cooperation in space, but I’m also convinced that independent assets are important. This is what I call "Autonomy for cooperation".

 

Bien entendu, l'espace est ma passion. Quand j'ai commencé à étudier l'astrophysique, j'avais hâte d'en apprendre davantage sur l'Univers, de comprendre plus profondément notre planète et de savoir jusqu'où les êtres humains peuvent s'éloigner. Au fil des ans, mes intérêts professionnels m'ont rapproché de l'astronautique, ce qui explique que je sois capable de regarder l'espace avec une double perspective.

Aujourd'hui, je joue un rôle majeur dans les discussions concernant la poursuite de l'exploitation de la station spatiale internationale, en collaboration avec les autres partenaires internationaux, Etats-Unis, Canada, Japon et Russie, et coordonne la participation européenne dans ce programme unique en son genre, qui devrait permettre à l'humanité de maintenir sa présence sur orbite basse durant une vingtaine d'années encore. Sur le plan de l'exploration, l'ESA fait partie d'un effort mondial qui compte actuellement sur la collaboration de 14 pays européens. Cet élan collectif se traduit dans les travaux du groupe international d'exploration spatiale International Space Exploration Coordination Group (ISECG). Je crois fermement en l'importance de la coopération internationale dans l'espace mais je suis également convaincue que les atouts indépendants sont importants. C'est ce que j'appelle "l'autonomie de la coopération".

En parallèle, je m'efforce de créer les conditions propices à une participation significative de l'Europe dans les futures missions d'exploration lunaire et le projet Lunar Lander a récemment entamé sa phase B1, avant l'approbation de sa phase de développement à la prochaine réunion ministérielle.

Comment je vis cette passion ? Je ne peux pas dire que c'est la routine tous les jours. Mes tâches quotidiennes peuvent varier grandement, des discussions bilatérales avec nos partenaires de l'ISS aux négociation de contrats avec l'industrie, en passant par la présidence de réunions avec les délégations des États membres participant aux programmes de notre Direction, la gestion quotidienne de la Direction et les questions relatives au personnel et en dernier point mais non le moindre les réponses aux médias pour des interviewes.

 

Of course, space is my passion. When I started to study Astrophysics I was eager to know more about the Universe, to have a deeper understanding of our planet and to know how far the human beings can go. Throughout the years, my professional interests took me closer to astronautics, so I am able to look at space with a twofold perspective.

Today I am playing a major role in discussing the extension of the ISS International Space Station exploitation together with the other international partners, USA, Canada, Japan and Russia and I’m active in coordinating the European participation in this one-of-a kind programme, which should allow humanity to keep its presence in low earth orbit for a couple of decades more. On the side of exploration, ESA is part of a global endeavour which presently count on the collaboration of 14 European countries. This collective view is embodied in the work of the International Space Exploration Coordination Group (ISECG). I strongly believe in the importance of international cooperation in space, but I’m also convinced that independent assets are important. This is what I call "Autonomy for cooperation".

In parallel, I am busy working on creating the right conditions for a significant participation of Europe in the future space exploration missions to the Moon, and the Lunar Lander project started recently its B1 phase, aiming for a full approval of its development phase at the next Ministerial.

How do I live with it? I cannot say that any day is routine. My daily tasks can vary hugely from taking part in bilateral discussions with our ISS international partners, negotiating contracts with industry, chairing meetings with Delegations from Member States participating in our Directorate’s programmes, addressing HSF management concerns and personnel-related matters, and last but not least responding to media requests for interviews.

 

 

Quelle anecdote personnelle ou souvenir fort lié à la conquête spatiale souhaiteriez-vous nous faire partager ?

Je garde un très bon souvenir du jour où j'ai voyagé avec Buzz Aldrin jusqu'à Baïkonour en mai 2009. C'était la première fois qu'il se rendait sur le cosmodrome et il a assisté au lancement qui a permis à l'ISS d'être occupée par un équipage permanent de 6 personnes. C'était également une occasion particulière parce que l'astronaute de l'ESA Frank De Winne faisait partie de l'équipage et a ensuite entamé sa mission de longue durée OasISS à bord.

 

I have very good memories about the day I travelled with Buzz Aldrin to Baikonur back in May 2009. It was his first time in the cosmodrome and he witnessed the launch that made possible the first six-person ISS Expedition crew. It was also a special occasion because ESA astronaut Frank De Winne was part of the crew, and he started then his six-month OasISS mission onboard.

 

 

Simonetta Di Pippo et Buzz Aldrin à Baïkonour en mai 2009

Photo FC

 

 

Ce même mois, six nouveaux astronautes rejoignaient le Corps européen des astronautes et aujourd'hui ils sont entraînés pour de futures missions vers la station spatiale internationale à partir de 2013. Ils ont devant eux une carrière fantastique, qui va les amener juste au sommet de l'un des plus grands défis de notre époque : retourner sur la Lune et au-delà en tant que participants à l'effort global d'exploration.

 

That very month six new astronauts joined the European Astronaut Corps and nowadays they are being trained for future space missions to the International Space Station from 2013 onwards. They have a fantastic career ahead, which will put them right on top of one of the ultimate challenges of our time: going back to the Moon and beyond as part of the global exploration effort.

 

 

Simonetta Di Pippo en compagnie des 6 nouveaux astronautes européens

à l'issue de leur première présentation officielle au siège de l'ESA en mai 2009

Photo Stéphane Corvaja/ESA

 

 

Quelle serait votre photo spatiale ou astronomique préférée et pourquoi ?

La chose la plus célèbre laissée par Neil Armstrong sur la Lune a été une empreinte, une dépression en forme de botte dans la poussière lunaire. Cependant, l'image que j'ai en tête représente un petit objet que les astronautes d'Apollo ont laissé sur la Lune, un petit panneau recouvert de 100 miroirs pointés vers la Terre : un réflecteur laser. Aussi petit soit-il, ce dispositif simple constitue la preuve scientifique contre les sceptiques que l'homme a bien été sur la Lune. L'impulsion d'un laser tiré depuis un télescope sur Terre se réfléchit sur ce réflecteur et est renvoyée d'où elle vient. C'est une façon de mesurer la distance Terre-Lune, d'étudier l'orbite de la Lune et de vérifier les théories de la gravitation.

 

The most famous thing Neil Armstrong left on the moon was a footprint, a boot-shaped depression in the moon dust. However, the picture that I have in mind features a little object that the Apollo astronauts left on the Moon, a little panel studded with 100 mirrors pointing at Earth: a lunar laser ranging retroreflector. As little as it is, this simple device represents the scientific proof against the sceptics that man was on the Moon. With a laser pulse shooting out of a telescope on Earth and hitting it, this retroreflector sends the pulse straight back where it came from. This is a way to measure the Earth-Moon distance, to learn about the moon’s orbit and to test theories of gravity.

 

 

L'epérience Lunar Laser Ranging Experiment déposée sur la Lune

lors de la mission Apollo 11 en juillet 1969

Photo NASA

 

 

De la même manière, quel objet spatial vous fascine-t-il ?

Compte tenu de mon intérêt personnel pour la physique des astroparticules et la cosmologie (comme pour beaucoup d'autres domaines spatiaux, je dois avouer), j'ai un attrait particulier pour le spectromètre magnétique Alpha AMS, l'un des instruments scientifiques les plus passionnantes jamais construits.

Je ressens cette affection naturelle, non seulement parce que j'ai suivi son développement depuis plus de dix ans, mais aussi parce que les équipes italiennes et européennes ont été fortement impliquées. Maintenant le moment est venu pour qu'il puisse fonctionner comme une expérience extérieure de la station spatiale internationale. Il sera livré par la navette spatiale en février 2011 et sera le plus grand instrument scientifique installé sur la station.

 

Given my personal interest in cosmology and astroparticle physics (like in many other space fields, I must admit), I feel a special attraction to the Alpha Magnetic Spectrometer, one of the most exciting scientific instruments ever built.

I feel a natural affection not only because I have been folllowing its development for more than ten years, but also because European and Italian teams have been highly involved. Now the time has come for it to operate as an external experiment on the International Space Station. It will be delivered to the ISS by NASA's Space Shuttle in February 2011 and will be the largest scientific instrument to be installed on the Station.

 

 

Simonetta Di Pippo devant une maquette de l'AMS

Photo ESA

 

 

 

Quel souvenir gardez-vous de la nuit du 20 au 21 juillet 1969 ?

Pour moi, comme pour beaucoup de gens de ma génération, l'aventure de l'espace a l’aspect inoubliable des images de télévision envoyées à travers le monde lorsque les premiers êtres humains ont marché sur la Lune. C’est un souvenir collectif qui appartient à 600 millions de personnes mais c’est aussi un souvenir personnel car il est impossible d'oublier où nous étions ce jour-là, avec qui nous étions et ce que nous faisions.

Ce jour-là, j'étais avec ma famille sur la côte, près de Rome. C’était mon premier jour de vacances. En déchargeant les bagages, nous avons réalisé que la diffusion de l'alunissage historique était sur le point de débuter à la télévision. Nous n’avions plus beaucoup de temps et cela a entraîné beaucoup de confusion. Nous avons rapidement sorti le téléviseur de sa boîte et nous sommes assis sur le plancher pour attendre l'événement.

J’avais dix ans à peine mais l'émotion a été forte, très forte en effet. Je ne sais pas exactement si ma passion pour l'espace est née cet après-midi ou non. Cependant, ce souvenir exceptionnel est toujours bien vivant et, peut-être sans m'en rendre compte, il a du influencer mes choix plus tard.

 

For me, like for many people of my generation, the adventure of space has the unforgettable taste that television images sent around the world that day, when the first human beings landed on the moon. And it is a collective memory that belongs to 600 million people. However, it is also a personal memory because it is impossible to forget where we were that day, with whom we were and what we were doing.

That day I was with my family in the coast, near Rome. It was my first day of holidays. While unloading the luggage, we realized that the broadcasting of the historic moon landing was about to start on TV. There was no time and a lot of confusion. We quickly removed the TV from its box and sat on the floor waiting for the event.

I was only ten years old, but the emotion was strong, very strong indeed. I do not know exactly whether my passion for Space was born that afternoon or not. However, that outstanding memory is still alive and, maybe without even realizing it, it must have marked my choices later.

 

 

Quel serait votre rêve spatial le plus fou ?

Je rêve de navires spatiaux qui nous permettront de voler plus vite et de façon plus économique et plus sûre vers la Lune et Mars après 2020. Je peux imaginer l’atterrissage des premiers humains sur Mars et la réalisation d’un nouveau bond de géant pour l'humanité. Et je serais ravie de voir l'engagement de l'Europe dans l'exploration spatiale récompensé par la présence d’un citoyen européen dans la première équipe à retourner sur la Lune.

Cependant, j'ai un rêve au-delà des autres pour l'humanité : se poser, grâce à un effort mondial, sur Europa, l'un des satellites de Jupiter, et, après avoir percé la fine couche de glace, découvrir un autre océan liquide, plus de 500 ans après Christophe Colomb. Comme l'astronaute William Shepherd, premier commandant de l’ISS, avait l'habitude de dire : "Le dernier jour facile était hier".

 

I dream with space-ships that allow us to fly quicker, cheaper and safer to the Moon and Mars beyond 2020. I can imagine the first humans landing on Mars and accomplishing a new giant leap for humankind. And I would love to see that Europe's commitment in space exploration will be rewarded with a European citizen taking part in the first crew to return from the Moon.

However, I have a dream over and above the others for humanity: landing, thanks to a global effort, on Europa, one of Jupiter’s satellites, and after having drilled its thin ice layer, discover another liquid ocean, more than 500 years after Columbus. As the astronaut William Shepherd, commander of Expedition One, used to say: "The last easy day was yesterday".

 

 

Image www.bambam131.com

 

 

Merci, Simonetta Di Pippo !

 

Interview réalisée par mail en octobre 2010. Traduit de l'anglais par Pif.

 

 

 

Prochain invité (lundi 29 novembre 2010) : Damien Cuvillier

 

 

 

 

 

 

Les coordonnées des invités ne sont communiquées en aucun cas