LES INVITES DU COSMOPIF

 

N°207 (lundi 13 octobre 2008)

 

 

Bernard Chemoul

Responsable des programmes Ariane 5 et Vega au CNES

 

 

Photo Pif

 

 

Qui êtes-vous, Bernard Chemoul ?

Je suis ingénieur au Centre national d’études spatiales à Evry depuis 26 ans. Je suis né à Blida (en Algérie) il y a 50 ans mais ma vie s’est faite en France dès l'âge de 4 ans. Toute ma scolarité, je l’ai passée à Ris-Orangis puis à Evry, dans l'Essonne. C’est à Poitiers, à l’ENSMA (École nationale supérieure de mécanique et d'aérotechnique), que je suis allé décrocher mon diplôme d’ingénieur.

Je suis passionné par la technique et la technologie de haut niveau et, bien sûr, par ce qui touche l’espace. En dehors de mon travail qui me prend beaucoup de temps, j’aime bien bricoler -surtout de la menuiserie- ou lire. J’apprécie aussi la peinture, la voile, la plongée et les sports de glisse.

 

 

Quel a été votre parcours professionnel ?

Après avoir obtenu mon diplôme d'ingénieur à Poitiers, j’ai travaillé pendant environ un an dans un laboratoire du CNRS associé du CNET de Géophysique Externe. Ensuite, je suis entré à la Direction des Lanceurs du CNES que je n’ai pas quitté depuis, tant les challenges ont été passionnants. J’ai été associé à tous les grands projets de systèmes de transports spatiaux européens : Ariane, Ariane 5, Hermes et Vega. Mon parcours a été d’abord celui d’un ingénieur d’études et de recherches en vibration mécaniques. Puis j’ai pris la responsabilité des équipes techniques en charge de la conception mécanique des lanceurs. Ce parcours m’a amené pendant 5 ans à être directeur technique des lanceurs au CNES. Depuis 3 ans, je suis responsable des programmes Ariane 5 et Vega.

 

   

 

Vues d'artiste des lanceurs Ariane 5 et Vega

CNES/ESA/Arianespace

 

 

Quelle est votre passion, comment est-elle née, comment la vivez-vous ?

Indéniablement, je suis un passionné d’espace et de voyages spatiaux. Cette passion est née par la vision d'un film de science fiction des années 50, Le jour où la Terre s'arrêta, et elle s’est développée avec les livres sur l’espace que je dévorais. Mais elle s’est affirmée quand, au fond d’une vallée des Alpes, alors que j’étais en colonie de vacances, les moniteurs m’ont autorisé à suivre à la radio le débarquement de Neil Armstrong sur la Lune. Je l’ai vécu avec mes images intérieures. Depuis cette expérience, mes choix ont été guidés pour vivre au plus près cette aventure de l’espace. Ainsi, en 1973, j’étais parmi les fondateurs du premier club aérospatial de Ris-Orangis. Aidé par l’ANSTJ (ancêtre de Planète Sciences), nous avions conçu notre première fusée, propulsée par un moteur Faon de la SNPE. Elle avait été lancée durant une campagne de lancement organisée à La Courtine durant l’été 1973. De là est certainement née ma vocation de devenir ingénieur dans le spatial…

 

 

Affiche du film Le jour où la Terre s'arrêta de Robert Wize (1951)

 

 

Quelle anecdote ou souvenir fort souhaiteriez-vous nous faire partager ?

J’ai mille souvenirs en tête pour avoir participé pendant plus d'un quart de siècle à l’aventure du programme spatial européen. Il y a d’abord les hommes ou les femmes de ce monde -chez Ariane, on dit cette "famille"- que j’ai croisés et dont certains ont une personnalité très forte. Comme par exemple ce directeur qui nous avait passé un savon quand on lui avait expliqué qu’on n’arrivait pas à mesurer le couple de rotation autour de l’axe du moteur Vulcain 2 induit par les gaz sortant de la tuyère : il nous avait alors fait remarquer que nous construisions des fusées et que les fusées, ce n’est pas des bicyclettes, c’est difficile, alors on devait se creuser !

 

Il y a aussi cette fameuse journée de palabres entre le Centre spatial guyanais (où je me trouvais) et la métropole, la veille du lancement de la deuxième Ariane 5 en octobre 1997 (le premier vol 18 mois plus tôt avait été un douloureux échec). Dans la matinée, nous avions entamé une conférence téléphonique avec les équipes restées en métropole qui estimaient qu’il y avait un risque important de rupture du réservoir d’hélium. Nous étions convaincus, nous à Kourou, que les arguments avancés étaient trop pessimistes. Alors que le lanceur était lentement transféré de son bâtiment d’assemblage final vers la zone de lancement, nous nous sommes usés à sortir nos arguments pour justifier le lancement tandis que, de l’autre coté de l’Atlantique, nos interlocuteurs étaient angoissés. Finalement, la fatigue aidant, la chronologie avançant, notre discussion est tombée dans l’euphorie et nos collègues des opérations, médusés par ce débat surréaliste, se sont dit que ces palabres allaient prendre encore des heures. Alors, pour nous soutenir, ils ont sorti quelques bouteilles guyanaises... Notre décision était prise : on lancerait le lendemain !

Nous avons lancé et ce fût un succès.

 

Mais chaque lancement est un souvenir en soit, au moment où se déroule la séquence synchronisée, c'est-à-dire aux toutes dernières secondes avant le lancement lorsque les ordinateurs ont pris la main sur l’homme et lancent une avalanche d’actions automatiques, où l’opérateur devient spectateur et regarde les événements avancer inexorablement vers l’allumage du lanceur. A cet instant, nous ne sommes plus rien, tous les lauriers des succès précédents se fanent et nous sommes là face à l’événement où tout est remis en jeu, tous nos efforts déployés pendant des mois trouvent là leur aboutissement face à ce moment de vérité unique. Sacré instant où les records mondiaux de production d’adrénaline sont battus ! Et notre avenir se joue sur cet instant qui revient à chaque lancement… "Il n’y qu’un pas de capitaine du Sénat à la roche tarpéïenne" disait si justement Mirabeau…

 

 

Quelle serait votre photo spatiale ou astronomique préférée et pourquoi ?

J'ai un faible pour la nébuleuse de la Tête de cheval. C’est à ma connaissance une des plus belles créations astronomiques et c’était la photo illustrant la couverture de mon premier livre d’astronomie.

 

 

 

De la même manière, quel objet spatial retiendriez-vous ?

Je retiens le vaisseau Entreprise de la série Star Trek.

 

 

 

Quel serait votre rêve spatial le plus fou ?

Mon rêve est d’être encore de ce monde lorsqu’on annoncera que des traces de vie auront été découvertes sur une planète ou un caillou spatial.

 

 

Que représente pour vous le personnage de Youri Gagarine ?

La quintessence de l’esprit pionnier.

 

 

Que représente pour vous la station Mir ?

Une gare de banlieue.

 

 

Que représente pour vous Spoutnik-1 ?

"Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas les faire. C’est parce que nous n’osons pas les faire qu’elles sont difficiles" (Sénèque). Ils ont osé le faire et ils nous ont ouvert les portes des cieux.

 

 

 

Merci, Bernard Chemoul !

 

Interview réalisée par mail en juillet 2008

 

 

 

La semaine prochaine (lundi 20 octobre 2008) : Christophe Modave

 

 

 

 

Les coordonnées des invités ne sont communiquées en aucun cas