LES
INVITES DU COSMOPIF
N°191 (lundi 5 mai 2008)

Qui êtes-vous, Emilie Buzyn ?
Née
en 1974, je suis maman de 3 garçons de 9, 6 et 2 ans et demi. Je vis
à Paris et suis photographe. Je suis passionnée d’astrophysique, de science et
d’art.
J'ai
d'abord suivi un DEUG de biologie à Jussieu (Université Paris 7) puis suis
entrée à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs.
Il
m’est difficile de dater précisément le début de ma passion pour la science en
général et pour l’astrophysique en particulier. Je crois que, depuis mon plus
jeune âge, j’ai une capacité et un plaisir à la contemplation, que ce soit les bulles de savon dans mon bain, les
remous des vagues ou les étoiles du ciel. En ce sens, je trouve mon parcours à
mi-chemin entre une formation scientifique (certes inachevée) et une école de
photographie et d’arts plastiques, parfaitement cohérent. Ce ne sont que
deux volets d’un même intérêt pour le monde et la beauté des choses qui
nous entourent aussi anecdotiques puissent-elles paraître. Ma journée peut être
emplie d’un bonheur intense lorsqu’une certaine lumière baigne le lieu où je me
trouve. Un photographe est, comme quelques autres professions, à la fois
dépendant et contraint d’être en phase avec les phénomènes météorologiques qui
vont déterminer la lumière avec laquelle il aura à travailler. J’aime cet
aspect aléatoire de mon travail et dépendant de la nature. Cela demande à
s’adapter pour ne pas subir, et quand on parvient à travailler en symbiose avec
les conditions extérieures, on peut ressentir un réel émerveillement.
J'ai
en mémoire deux souvenirs mémorables, en rapport direct avec ma
fascination pour le domaine spatial.
Le
premier constitue l’expérience la plus incroyable que j’ai eue à vivre à ce
jour. Invitée par mon ami Jacques Arnould
avec la double championne du monde de voltige aérienne Catherine Maunoury, j’ai
eu le privilège de participer à un vol en micropesanteur à bord de l’airbus
A300-0G lors d'une campagne organisée en février 2006 par la société Novespace
pour le compte du CNES.
Après une phase de totale désorientation qui a duré quelques
paraboles, un premier phénomène m'est apparu : la perte du sens de la
verticalité. Les paraboles ne durant qu’une vingtaine de secondes, il est vite
nécessaire de savoir où se trouve le sol avant la "ressource" (moment
où la pesanteur réapparaît), afin de en pas s’écraser à la façon de Dupond et
Dupont dans Tintin. Le seul moyen de repère est alors visuel, ce qui prend un
certain temps… J’en ai fait les frais !
Autre phénomène, si l’on quitte le sol au moment de
"l'injection" (moment où la pesanteur disparaît) sans vitesse
initiale, on se retrouve vite coincé "entre deux airs". On est
bien tenté de nager mais la résistance de l’air étant assez faible comparée à
celle de l’eau, c’est très vite décourageant ! On devine là à quel point
tout change dans ces conditions peu habituelles pour l’homme et à quel point
toute la gestuelle et donc toute la culture humaine doivent être repensée. Et
ce qu’il y a de paradoxal, c’est que de retour sur Terre, les sensations nous
paraissaient étranges et nous sommes tous tombés d’accord pour dire que,
finalement, la micropesanteur était certainement ce qu’il y avait de plus
naturel pour l’être humain !

Catherine
Maunoury et Jacques
Arnould à bord de l'A300 zéro G
Photos
Emilie Buzyn
Ma
seconde anecdote concerne mon premier séjour à Baïkonour, où j'ai pu assister
au lancement d’un vaisseau-cargo Progress en janvier 2004. Seule journaliste
dans la ville puisqu’il ne s’agissait pas d’un vol habité, j’ai été invitée à
la table du directeur du cosmodrome, accompagné de quelques généraux russes
très décorés… Parmi eux, personne ne parlait ni anglais ni français et moi, à
cette époque, je ne parlais pas un mot de russe… Alors, nous avons passé notre
soirée à porter des toasts, chacun dans notre langue ! J’aurais pu me
sentir isolée mais, bien au contraire, j’ai ressenti une sorte d’universalité à
partager mon enthousiasme avec ces hommes. Etrange sensation que de partager
mes rires avec des gens que j’aurais eu normalement bien peu de chance de
côtoyer en dehors de ce sujet photo.

Lancement du Progress M1-11
le 29 janvier 2004
Je
choisis n’importe quelle belle photo de la Lune… Je crois que c’est le début de
la fascination du tout petit enfant pour l’Univers. Cette étrange boule
luminescente, suspendue, qui change au fil des jours. Toujours tournée vers
nous avec bienveillance…

Je retiendrais peut-être le couple Energia-Bourane.
Car il faudra attendre longtemps pour que de tels engins surpuissants, capables
de satelliser une centaine de tonnes, voient à nouveau le jour. Et, en même
temps, c’est le symbole d’un rapport à l’espace qui n’existera sans doute
jamais plus : une conception pharaonique et sans limite de la conquête
spatiale, sans limite de budget ni d’ambition…. Si on se tourne vers cette
période et ces vestiges avec un œil d’archéologue, cela peut être très
intéressant. Aujourd’hui, le rapport à l’aventure spatiale paraît plus humain
et c’est sans doute mieux ainsi, même si les avancées sont moins spectaculaires
et rapides.

Bourane sous le Soleil kazakh
Photo Emilie Buzyn
J'aimerais
voir se construire une société de l’espace. C’est Jacques Arnould qui a formulé cela et je suis en total accord avec lui :
un jour l’homme habitera l’espace et
une nouvelle civilisation sera née. Ce ne sera plus le lieu réservé d’une élite
scientifique et d’autres catégories de personnes pourront en faire l’expérience.
On y naîtra et on y mourra. Tous les repères humains développés par les
civilisations depuis la nuit des temps devront être revus, repensés et ce sera
une aventure unique et extraordinaire, peut-être un nouveau départ pour
l’humanité. Et je n’y vois aucun mépris pour notre bonne vieille Terre, bien au
contraire. Cela sera sans doute l’occasion de lui donner une seconde chance,
s’il est encore temps…
Gagarine,
c'est le mythe fondateur, une icône, peut-être le symbole d’une nouvelle
religion ou civilisation ! Un homme courageux dépassé par son personnage.
Il me semble qu’avec le temps, on aura de plus en plus à faire avec des
personnalités intéressantes (c’est déjà le cas !), comme l’ont
été Pierre Loti à l’époque des grandes expéditions navales ou Saint-Exupéry
pour les débuts de l’épopée aérienne,
capables de nous faire partager leur aventure.
Mir,
ce sont les prémisses ; et la confirmation qu’habiter l’espace est
possible. Il ne faut pas oublier qu’une présence humaine continue a eu lieu
dans la station durant de longues années.
Spoutnik,
c'est le point d’origine. 1957, l’année zéro.
Merci, Emilie Buzyn !
Interview
réalisée par mail en avril 2008
La semaine
prochaine (lundi 12 mai 2008) : Christophe Chaffardon