L'invitée de la semaine dernière : Nathalie Populus-Gras

 

LES INVITES DU COSMOPIF

 

N°42 (lundi 1er novembre 2004)

 

Jacques-Emile Blamont

Premier directeur scientifique du CNES

www.cnes.fr

 

 

 

Qui êtes-vous, Professeur Blamont ?

Je suis né à Paris (16e) en 1926, dans une maison construite par mon arrière grand-père et j'habite encore tout à côté bien que j'ai parcouru des millions de kilomètres. Marié à une femme délicieuse, j'ai cinq enfants et dix petits-enfants. Conseiller du Président du CNES, j'ai pour passe-temps l'écriture et je viens de publier aux éditions Odile Jacob mon quatrième livre, Introduction au siècle des menaces, où je présente les dangers que font peser sur nous les évolutions de la technologie et de la géopolitique, c'est-à-dire les armes de destruction massive, les épidémies et l'épuisement des ressources naturelles.

 

 

Quel a été votre parcours professionnel ?

Après mon entrée à l'Ecole Normale Supérieure, je suis resté au Laboratoire de Physique où j'ai préparé ma thèse sous la direction d'Alfred Kastler, Prix Nobel de physique 1966, c'est-à-dire dans le groupe qui a inventé et développé le "pompage optique", principe du laser. Nommé à trente ans Professeur à la Sorbonne, j'y ai enseigné pendant trente neuf ans (la Sorbonne en 1968 a été coupée en morceaux et je me suis retrouvé à l'Université Paris VI). En 1957, mes patrons m'ont demandé de diriger l'utilisation scientifique des fusées Véronique, encore jamais tirées. Le succès de l'opération a été l'une des causes lointaines de la fondation du Centre national d'études spatiales par le Général de Gaulle en 1961. J'en ai été le premier Directeur scientifique et technique, responsable du développement de toute l'activité spatiale en France et le suis resté dix ans, puis j'en suis devenu le haut conseiller scientifique jusqu'à ma retraite. En même temps, j'ai créé en 1958 un Laboratoire propre du CNRS, le Service d'Aéronomie, spécialisé dans la physique atmosphérique, dont je suis resté le directeur jusqu'en 1985. J'ai pu ainsi réaliser un assez grand nombre d'expériences sur fusées-sondes, satellites artificiels et sondes planétaires, lancées tant par le CNES que par la NASA ou l'Académie des sciences de l'Union soviétique, et obtenir de nombreux résultats nouveaux avec mes élèves sur l'atmosphère de la Terre, les planètes, les comètes et le milieu interplanétaire.

 

 

Quelle est votre passion, comment est-elle née, comment la vivez-vous ?

Ma passion est la recherche scientifique dans le domaine large des sciences de l'Univers, depuis qu'à dix ans des amis de mon père m'ont fait découvrir l'astronomie. Si j'ai beaucoup aimé le travail au laboratoire et les observations, pendant les nombreuses années où je m'y suis consacré, j'ai dépensé beaucoup de temps et d'efforts pour créer une capacité spatiale spécifiquement française, en développant successivement les nouvelles techniques de fusées-sondes, de ballons stratosphériques et de satellites artificiels dont j'ai introduit plusieurs dans notre pays. Je me suis attaché à former de nombreux élèves, tant scientifiques qu'ingénieurs, ai dirigé plus de quatre vingt thèses et suis heureux de compter parmi les hommes que j'ai formés des directeurs généraux du CNES, de l'Agence spatiale européenne, d'Arianespace, des professeurs à de nombreuses universités, des académiciens et jusqu'à un Président du CNRS, mon regretté ami Gérard Mégie. Et puisque vous me demandez comment je vis ma passion, je vous répondrai qu'elle m'a apporté bonheur et sérénité.

 

 

Le Professeur Blamont à son bureau

Collection personnelle Jacques-Emile Blamont - Reproduction interdite

 

 

Quelle anecdote personnelle ou souvenir fort lié à la conquête spatiale souhaiteriez-vous nous faire partager ?

J'ai raconté dans mon livre Vénus dévoilée comment un rêve m'a donné l'idée en 1967 de l'exploration de Vénus par des aérostats flottant dans l'atmosphère de cette planète et par quel long et pénible cheminement je suis parvenu effectivement à faire lancer par l'Union soviétique en 1985, deux ballons correspondant à mes spécifications, qui ont volé chacun avec un succès complet pendant 46 heures et parcouru 13 000 km, un voyage encore aujourd'hui inégalé dans l'atmosphère d'une planète. Les quatre jours pendant lesquels, à Jet Propulsion Laboratory, le grand centre planétaire de la NASA à Pasadena dans la banlieue de Los Angeles, j'ai pu suivre la trajectoire de mes aérostats grâce aux stations de réception du Deep Space Network, constituent le sommet émouvant de ma carrière de chercheur.

Mais si vous voulez une autre anecdote bien différente, je vous confierai, que lorsqu'après le lancement des premiers satellites français, le Général de Gaulle, en 1966, m'a serré les deux mains en me disant les yeux dans les yeux "La France vous remercie", je ne suis pas resté indifférent à l'honneur qui m'était fait.

 

   

 

Vega est une contraction de VEnus et de GAlley (Halley). Lancées vers Vénus les 15 et 21 décembre 1984 par des fusées Proton, les sondes russes Vega 1 et 2 ont largué chacune, en juin 1985, un module d'atterrissage de 1 500 kg et un ballon-sonde qui a dérivé pendant 46 heures dans l'atmosphère vénusienne. Les deux sondes ont ensuite continué leur route vers la comète de Halley dont elles ont survolé le noyau en 1986.

Sur le badge des missions Vega, les sondes et leur trajectoire sont représentées en rouge. Autour du Soleil central figurent les orbites des planètes Mercure, Vénus et de la Terre (en blanc), ainsi que la comète de Halley (à droite). Les drapeaux de tous les participants à ce programme international sont placés au sommet du badge.

 

 

Quelle serait votre photo spatiale ou astronomique préférée et pourquoi ?

Longtemps j'ai été persuadé que les moyens spatiaux permettrait d'aider les pays pauvres à se développer, j'ai beaucoup travaillé dans ce sens et en particulier j'ai participé à la création de l'effort spatial indien qui aboutit maintenant à faire de l'Inde une grande puissance spatiale, consacrant l'essentiel de ses moyens dans ce domaine à son développement matériel et culturel. J'ai ainsi lancé les premières fusées sondes au champ de tir de Thumba dans l'état de Kerala, équipé en grande partie par mes soins.

L'admirable photographie que je vous propose et que je viens enfin de retrouver, prise par Henri Cartier-Bresson en 1966, représente les spectateurs d'un de mes tirs et traduit pour moi plus qu'aucune autre l'émerveillement et l'espoir qu'ont apporté aux foules du 20e siècle l'espace et les promesses de la science moderne.

 

 

Photo de Henri Cartier-Bresson (1966)

Collection personnelle Jacques-Emile Blamont - Reproduction interdite

 

 

De la même manière, quel objet spatial vous fascine-t-il ?

En 1992, j'ai fourni à la mission Clémentine, un satellite d'étude de la Lune lancé dans le cadre d'un programme du Département de la Défense américain, un équipement pesant moins de vingt grammes, constitué de deux "asics" (microprocesseurs spécialisés) qui a permis de comprimer les images et d'obtenir en 1994 la première cartographie digitale multispectrale de notre satellite naturel grâce à l'obtention de deux millions d'images. Le compresseur avait été développé par mes amis et collaborateurs sur ma proposition pour l'étude de Mars et a depuis été largement employé dans nombre de missions spatiales comme Spot 5, Hélios 2, Cassini, Mars Express... Il est pour moi le symbole de l'intelligence embarquée, génératrice de tous les succès spatiaux malgré sa petite taille et son humilité comparées à tant d'autres objets médiatisés.

 

   

 

Préparation de la sonde et cartes topographiques réalisées à partir des données de Clémentine

 

 

 

Que vous évoque le vol de Youri Gagarine ?

J'ai écrit jadis que l'homme en orbite constitue le plus noble des symboles et le plus mauvais des sous-systèmes de bord. Je me tiens à ce jugement.

 

 

Quel serait votre rêve spatial le plus fou ?

En dépit de mon âge avancé, j'espère voir se dérouler vraiment des missions auxquelles j'ai beaucoup travaillé, l'exploitation de Mars et de Titan par des aérostats et des avions, et le dépôt sur Mars de véhicules mobiles gonflables, capables de se déplacer sur des milliers de kilomètres. Rêve bien modeste, comme celui qui m'a mené dans l'atmosphère de Vénus, mais je crois que les plus beaux rêves sont ceux qui s'incarnent dans la réalité. Le rêve que j'ai fait jadis avec mes amis indiens d'éduquer des villageois illettrés par des émissions de télévision relayées par satellite et qui paraissait fou s'est bien incarné lui aussi.

 

 

Merci, Professeur Blamont !

 

Interview réalisée par mail en octobre 2004

 

 

Bibliographie de Jacques Blamont

Vénus dévoilée - Voyage autour d'une planète, Odile Jacob, Paris, 1987

Le chiffre et le songe, Odile Jacob, Paris, 1993

Le lion et le moucheron - Histoire des marranes de Toulouse, Odile Jacob, Paris, 2000

Introduction au siècle des menaces, Odile Jacob, Paris, 2004

 

 

 

La semaine prochaine (lundi 8 novembre 2004) : Arno Marsollier

 

 

 

 

 

 

Les coordonnées des invités ne sont communiquées en aucun cas

 

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