L'invité de la semaine
dernière : Iara Dos Santos
LES
INVITES DU COSMOPIF
N°221
(lundi 26 janvier 2009)
Auteur du
livre De Spoutnik à la Lune
(éd.
Jacqueline Chambon)

Qui êtes-vous, Pierre Baland ?
Je
me partage entre une activité de responsable commercial dans l’industrie
aérospatiale et mes autres centres d’intérêt comme l’espace, l’histoire, les
langues étrangères et mon second métier d’écrivain. Je suis amoureux de musique
classique, d’architecture médiévale et de plusieurs grandes époques de peinture
allant de Giotto aux romantiques.
Cela
est bien dispersé dira-t-on. Mais peut-être est ce qui me permet d’explorer,
voire de découvrir, certaines passerelles insoupçonnées entre des disciplines
parfois examinées sous un angle trop étroit. C’est par exemple le regard que je
porte sur l’espace au travers de ses liens avec l’histoire politique.
Je
suis Parisien de naissance, y suis actuellement domicilié mais conduis une vie
assez voyageuse et cosmopolite qui m’amène à me déplacer fréquemment en Europe
que je considère -après Paris- comme ma deuxième "patrie".
J’ai
suivi un cursus scolaire et professionnel qui s’est toujours un peu ressenti
d’une double sensibilité rationnelle et littéraire. De formation ingénieur -en
spécialité espace, qui ne doit rien au hasard- conclue par un stage de fin
d’études au CNES à Toulouse, mi-1979 (l’année du premier vol d’Ariane), j’ai
ensuite occupé plusieurs fonctions commerciales internationales dans
l’industrie aérospatiale, en France et à l’étranger. Je les exerce aujourd’hui
au sein du groupe SAFRAN. C’est un métier de contacts, qui permet d’aller à la
découverte de pays étrangers et de ce qu’il y a de plus beau : les hommes
qui y habitent, avec leur cultures et leurs mentalités propres.
J’ai
beaucoup de centres d’intérêt, mais parlons ici de l’espace. J’avais 5 ans
quand Gagarine a effectué son vol, et 13 quand le module américain Eagle
s’est posé sur la Lune. Je suis clairement un enfant de la course à l’espace
des années 1960. C’est son côté spectaculaire, joint au sentiment d’assister à
l’exploration d’un domaine entièrement nouveau et de fait illimité, qui a
suscité cet engouement personnel pour l’espace qui dure toujours.
Difficile
de savoir à quel moment précis il est né. Une chose est sûre : quand
j’étais petit, personne dans mon entourage ne s’y intéressait. J’y suis donc
tombé tout seul ! Je me souviens avoir été très tôt attiré par tout ce que
si passait dans le monde, c’est à dire dès que j’ai su lire un titre de journal
(il n’y avait pas de télévision chez nous). La conquête de l’espace y a tout
naturellement trouvé sa (large) place. Les misions Mariner de 1965 sont les
premières dont je peux dire que je m’en souviens.
Le vol d’Apollo 8 a quant à lui laissé le souvenir le plus vif de cette époque, et probablement de toute ma vie d’amateur de l’espace : depuis l’incrédulité que j’ai ressentie à l’annonce de la mission mi-novembre 1968, à l’émotion d’apprendre que les astronautes avaient lui des versets de la Genèse au moment de contourner la Lune six semaines plus tard, la nuit de Noël.
Cela
étant, l’espace n’est pas une passion ; je n’en souffre pas, bien au
contraire ! Je suis plus particulièrement les projets interplanétaires,
qu’ils soient pilotés ou automatiques. Et je porte un regard rétrospectif et
toujours curieux sur ce qui restera pour moi l’âge d’or de l’astronautique, ces
quelques trente premières années qui vont de Spoutnik à Bourane.

Sergueï P.
Korolev (1906-1966), grand artisan du programme spatial soviétique des années
50 et 60

Sans hésitation,
je retiens le lanceur soviétique N1. Le gigantisme de cette fusée et du
programme industriel sous-jacent -probablement l’un des trois ou quatre plus
gros de tous les temps-, les invraisemblables conditions dans lesquelles il fut
lancé, conduit et enfin mené à sa perte, et le fait qu’il resta complètement
inconnu pendant plusieurs décennies, confèrent à ce lanceur mythique une place
unique : celle de la plus incroyable invention de l’histoire de l’espace.

Spoutnik
est une date capitale de l’histoire de la Guerre froide et, par là, de
l’histoire politique du XXe siècle. A partir de ce jour d’octobre
1957, plus personne ne peut douter que l’URSS est désormais à traiter à égalité
avec l’Amérique. C’est le début du monde bi-polaire.
Sur
le plan strictement spatial, l’événement est beaucoup moins important. Comme
satellite, Spoutnik n’a rien démontré : ni sur la plan scientifique, ni
comme arme potentielle, ni bien sûr comme satellite d’application. Tout le tir
reposait sur le lanceur, dont le potentiel orbital avait en fait été validé
six semaines plus tôt avec son premier tir balistique réussi. Et les
Américains auraient pu précéder l’URSS d’un an s’ils ne se l’étaient pas
interdit par une incroyable série de bévues politiques…
Gagarine
est évidemment un homme d’un courage physique exceptionnel. Comme d’autres le
furent ou le sont à d’autres occasions : sportives, aventureuses, en
situation de guerre…
Mais
vous posez la question du personnage, donc plutôt celle du nom, du mythe, du
"Soviétique le plus connu de la planète". Et là, quitte à le
désacraliser quelque peu, il faut convenir que Gagarine fut avant tout
l’incarnation de la propagande portée à son sommet le plus haut. Ni Staline, ni
Mao, ni Kim Il-Sung n’ont jamais pu rivaliser avec lui : leur idolâtrie
était en fin de compte bornée par les frontières de leur pays, la sienne fut
planétaire. L’URSS sut remarquablement bien en faire son meilleur ambassadeur
dans le monde.
Vous
ne posez pas la question du pas d’Armstrong sur la Lune. Si je puis me
permettre, je répondrai qu’il constitue et restera sans doute le plus grand
événement de l’histoire de l’espace. Il a établi que des habitants de la
planète Terre pourront donc fouler le sol d’autres corps célestes. D’une
certaine façon, après trois milliards d’années où elle était restée confinée
dans sa planète d’origine, la phase 2 de la vie terrestre a commencé ce
jour-là. Ou si l’on préfère la phase 3, si les deux premières étapes
furent la conquête du monde marin puis, respectivement, des continents par la
vie.
La
station Mir est née de la fusion quelque peu chaotique de plusieurs programmes
orbitaux -civils et militaires- qu’avait engagée l’URSS à une époque difficile
et déclinante de son histoire. Elle venait de perdre trois secrétaires généraux
de suite et faisait face à une Amérique revigorée par le président Reagan, y
compris dans le domaine spatial avec son Initiative de défense stratégique (la
fameuse "Guerre des étoiles"). Le résultat de cette fusion fut cette
station hétéroclite, dont la genèse encore très secrète gagnerait beaucoup à
mieux connue pour autant qu’il soit encore possible.
Pour
le reste, les stations orbitales n’ont jamais été au centre de mon intérêt pour
l’espace. Mais nous devons à Mir un apport capital à l’exploration interplanétaire :
la mise au point des séjours de longue durée de l’homme dans l’espace,
préalable absolu à des missions dans l’espace lointain, elles-mêmes prochaine
étape logique de la conquête de l’espace.
On
parle beaucoup de tourisme spatial depuis quelques années. Pour rester dans le
domaine du (théoriquement) possible, j’opte pour un survol de la Lune à bord
d’un vaisseau Soyouz. J’embarque demain.

Merci, Pierre Baland !
Interview réalisée
par mail en décembre 2008
La semaine
prochaine (lundi 2 février 2009) : Cécile Rouzay